Son «merveilleux» Patrick Dewaere, les tournages avec Depardieu, ses livres… Les confidences de Bertrand Blier au Figaro

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De son goût pour l’écriture à son admiration pour «Gérard», le réalisateur des Valseuses et de Buffet froid se confiait à l’occasion de la diffusion d’un documentaire sur Ciné + en 2020.

Cela pourrait être le début d’une scène écrite par Bertrand Blier. Un brouhaha du tonnerre (des lycéens pas contents) monte depuis la rue jusqu’à la fenêtre de son appartement. Mais le réalisateur reste catégorique: «Je n’irai pas saluer au balcon.» À l’occasion de la diffusion, ce soir sur Ciné+, du documentaire Blier, Leconte, Tavernier, trois vies de cinéma (*), le cinéaste de 81 ans rembobine le fil sa carrière. Le fils du légendaire Bernard Blier se fait un nom dans le cinéma en 1974 avec Les Valseuses. Suivront d’autres succès, tels Buffet froid, Tenue de soirée, Trop belle pour toi, Le Bruit des glaçons… Sur ce demi-siècle de cinéma, il lève un sourcil un poil désabusé, continuant de manier son arme favorite: le trait d’esprit. Qui sait si ce n’est pas une façon d’éviter de parler de soi-même…

LE FIGARO. – Vous donnez des interviews depuis soixante ans et on a encore l’impression de ne pas savoir qui vous êtes…

Bertrand BLIER. – Mais moi non plus, je ne sais pas… Sans doute y a-t-il un mystère chez moi: j’ai deux casquettes, cinéaste et écrivain. Les deux sont copains, échangent des tuyaux mais me laissent un peu perdu. Quand j’écris quelque chose, je me demande si ce sera un bouquin ou un scénario.

Vous consacrez justement un livre à votre père, Bernard Blier…

Je termine un texte, qui n’est pas une biographie de lui, mais une collection de souvenirs d’enfance. Il faut naviguer serré et ne pas trop révéler. L’intérêt de la biographie, c’est qu’elle soit fausse: on peut laisser entrapercevoir beaucoup plus de choses.

Revoyez-vous souvent ses films?

Quand je vois mon père à l’écran, c’est bizarre, j’éteins la télévision. Trop émouvant. L’un des aspects pénibles du cinéma, c’est cet aspect fantôme. Cette collection de gens dont on garde l’image, la présence et le son, mais qui ne sont plus là. Ce mélange d’imparfait et de présent.

Est-ce si facile de se mettre à la table et de commencer à écrire?

Non. Une fois qu’on se met à la table, on la regarde… Faut mettre du papier. (Rires.) C’est pas de la tarte! J’ai commencé à écrire avec le roman des Valseuses à la machine. Au début, on ne sait pas si on écrit par vocation ou bien par dépit. Pour moi, ce fut la vocation, j’aimais écrire. J’aime écrire. J’aurais pu devenir écrivain.

Le cinéma, c’est un truc pour les jeunes. Arrivé à un certain âge, on ne marche plus

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Qu’est-ce que vous espérez trouver en ouvrant un livre?

Je veux être sous le charme, emporté dans un tourbillon. La littérature, c’est infini, il y en a de tous les pays. Alors que le cinéma, on en a fait plus vite le tour, une fois qu’on a vu les maîtres. Le septième art serait de l’art mineur. La littérature ou la peinture, de l’art majeur. Le cinéma, c’est un truc pour les jeunes. Arrivé à un certain âge, on ne marche plus. Surtout quand l’on sait comment c’est foutu.

C’est le problème d’être en cuisine…

On a les odeurs.

Il y a pourtant de vrais artistes derrière la caméra!

Beaucoup prétendent l’être, quelques-uns le sont vraiment. Même si ceux-là ne le savent pas toujours. Avec Jacques Becker, on s’aperçoit que manger une blanquette de veau peut donner lieu à des plans sublimes. Ces cinéastes voient plus haut et demandent aux spectateurs de les accompagner dans leur voyage en altitude. Pialat en faisait partie. D’ailleurs, il était tout le temps de mauvaise humeur. Un soir, lors d’un dîner, il a fusillé tous les grands avec des répliques du genre: «Fellini? Lamentable.»

Le secret d’un tournage réussi?

Les acteurs doivent croire à ce qu’ils racontent. On ne doit pas faire semblant, ce n’est pas du music-hall. Les choses peuvent arriver, même quand l’on ressuscite les morts. Chose que l’on ne peut pas faire dans la vie réelle… Patrick Dewaere, voilà un type qui me manque énormément. Il était merveilleux dans tous ses rôles.

Repensez-vous souvent à vos films?

Bien sûr, parce que je travaille parfois sur les mêmes thèmes. Ils font partie de mon inspiration. Mais je ne me cite jamais. Pas comme Claude Lelouch qui en tourne un pour expliquer l’autre… Je ne revois d’ailleurs pas trop mes films. On a toujours envie de les recommencer pour faire mieux. Autant aller de l’avant.

Avez-vous hâte de revenir sur un plateau?

Je ne suis pas obsédé par l’idée de tourner. J’en ai déjà réalisé assez, des films. Bien sûr je peux continuer, mais c’est difficile par les temps qui courent. Quand on écrit des trucs originaux, les producteurs ne comprennent pas. Ou il faut trouver les bons.

Même après une carrière comme la vôtre?

Au départ, les producteurs sont contents. Puis ils lisent le scénario… Ils ont toujours le fantasme du très grand succès. Et ne se rendent pas compte que faire 300.000 ou 400.000 entrées n’est déjà pas si mal. En définitive, le plus dur dans ce métier, c’est de rester fidèle à soi-même. Comme Renoir, lorsqu’il est allé tourner aux États-Unis.

Vous n’avez jamais abandonné votre style, ces univers qui mêlent le très vraisemblable et l’invraisemblable… Comment l’expliquez-vous?

C’est ce que je recherche: surprendre le spectateur. Lui plaire en lui faisant un petit croche-pied. Il faudrait presque raconter des choses qu’on ne connaît pas encore, qu’on découvre en même temps que lui. Mais le public n’est pas facile à bouger. Dans le cinéma d’auteur, on fait des films pour des gens intelligents et cultivés, ce qui n’est pas toujours le cas. Par ailleurs, je ne suis pas très optimiste pour les salles. Les plateformes vont gagner la partie, puisqu’on peut tout voir dessus.

C’est ce que je recherche : surprendre le spectateur. Lui plaire en lui faisant un petit croche-pied

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Bertrand Blier est-il quelqu’un de pessimiste?

Je ne peux pas dire que je sois optimiste, mais je ne suis pas pessimiste. Je suis sombre.

Le cinéma a-t-il tellement changé?

Quand j’ai commencé à en faire, on ne pouvait même pas regarder dans la caméra. Maintenant, il y a des écrans de contrôle partout. Je m’en suis servi pour la première fois dans Trop belle pour toi (avec Gérard Depardieu, Carole Bouquet et Josiane Balasko, sorti en 1989, NDLR). C’est bien, mais c’est une négation du cinéma. Le mystère disparaît si on le maîtrise.

Le triangle amoureux de Trop belle pour toi est une merveille…

C’est l’un de mes meilleurs films. Il était très dur à faire mais s’est bien terminé. Quand Depardieu et Balasko sont sur un lit, pas facile de les mettre en scène. Deux fainéants!

Quand Depardieu et Balasko sont sur un lit, pas facile de les mettre en scène. Deux fainéants!

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En dix-sept longs-métrages, vous vous êtes beaucoup amusé?

Oui. On peut aussi être sinistre. Mais avec Gérard (Depardieu, NDLR), on a tendance à déconner. Metteur en scène n’est pas un métier évident: il faut être amoureux des actrices, jouer au papa des acteurs, rire avec eux… Et savoir faire un peu de cinéma quand même.

Comment expliquez-vous le talent de Depardieu, avec qui vous avez tourné cinq films?

Il a l’oreille. Il est très musicien. Il parle juste, même quand c’est faux. Quand Gérard lit du Marguerite Duras, qui ne serait a priori pas pour lui, il le joue tellement bien que cela devient du Depardieu.

A-t-il beaucoup changé depuis Les Valseuses en 1974?

Pas tellement, même si c’est plus difficile de le diriger maintenant qu’alors. Il a toujours été un cheval rétif. Il faut apprendre à les connaître, les acteurs, leur donner des sucres. Gérard et moi, nous sommes comme De Niro et Scorsese. Des frangins. Mais il a raison de faire comme bon lui semble, puisqu’il est le meilleur!

Il le sait?

Bien sûr. Sur un tournage, il est chez lui. Mais il a beaucoup travaillé avant cela, notamment au théâtre. C’est la base, ce qui apporte l’amour et le partage du public.

À quoi reconnaît-on un grand acteur?

Il n’a pas besoin d’en faire trop. Mon père était comme ça: il jouait sobre. Les grands vont dans le sens de leur physique. Michel Simon avait une gueule impossible, c’était un Bacon vivant, alors il jouait avec. Quel acteur! On devait tourner un film ensemble, qui ne s’est jamais fait. Louis Jouvet, aussi, quel type génial. C’était mon parrain mais je ne l’ai pas connu. Les grands, d’ailleurs, on ne les dirige jamais vraiment. Ils ont déjà compris le film.

Les grands, d’ailleurs, on ne les dirige jamais vraiment. Ils ont déjà compris le film

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Cela vous est-il arrivé qu’un acteur ne parvienne pas à apprivoiser votre écriture?

Pas dans mon souvenir. Mais certains refusent de tourner des scènes que je leur propose. Il faut être très carré et négocier avant le tournage avec ceux qui aiment mon cinéma mais pas l’image que je leur donne. Dans Les Acteurs, Sami Frey voulait rester dans le genre ténébreux et séducteur et a eu du mal à incarner un crétin dans un fauteuil roulant. Dire qu’on a bloqué les Champs-Élysées pour cette scène. Belle connerie, non?

Et devenir acteur vous-même, vous n’y avez jamais pensé?

Jamais. C’est très difficile de jouer une fiction.

Quel souvenir avez-vous de Marcello Mastroianni, qui joue dans Un, deux, trois, soleil en 1993?

Quand il est arrivé, c’est tout le cinéma italien qui s’avançait avec lui. Il était vieux déjà. Une merveille d’acteur. Mais quand on a un physique comme Marcello… Je me souviens de notre première rencontre. J’étais jeune, mon père nous avait présentés lors d’un café au George-V. Il avait été adorable. Ce qui n’est pas le cas de toutes les vedettes.

Le film d’un autre cinéaste que vous auriez rêvé de réaliser?

Touchez pas au grisbi de Jacques Becker. J’ai voulu tourner un remake mais les droits étaient trop chers. Depardieu aurait repris le rôle de Gabin.

Vous écrivez tous les jours?

Certains jours, il ne faut rien faire. Ni lire ni écrire. Boire?

(*) Blier, Leconte, Tavernier, trois vies de cinéma. Documentaire de Chad Chenouga en 3 parties, diffusé les mercredis 11, 18 et 25 novembre à 19H30 sur CINÉ+ÉMOTION et sur myCANAL.

Source du contenu: www.lefigaro.fr

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