Notre critique d’une Bérénice renversante, au Théâtre du Vieux Colombier

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CRITIQUE – Dans un décor sobre, Guy Cassiers met brillamment en scène la tragédie de Racine, magnifiée par Suliane Brahim et Jérémy Lopez.

La dernière « Bérénice » vue à Paris était une vraie purge. Le maître d’œuvre de ce ratage grandiose ? L’intouchable Romeo Castellucci. La reine de Palestine, interprétée par une Isabelle Huppert pas trop dans son assiette, transformait les alexandrins en bulles de Paic citron. Une version Darty neurasthénique avec radiateur et machine à laver en guise de décorum.

Au Vieux-Colombier, ces jours-ci, nous assistons à une sorte de miracle. La mise en scène est soigneusement signée Guy Cassiers, et il y avait bien longtemps que nous n’avions pas assisté à une Bérénice si bouleversante. Il suffit d’écouter le silence dans la salle. Pas une mouche n’ose voler devant la prestation de Suliane Brahim dans le rôle-titre et la performance de Jérémy Lopez, qui interprète Titus et Antiochus.

Tout en délicatesse

Inutile de résumer Bérénice : il ne s’y passe rien. Comme dans toutes les tragédies raciniennes, tout est déjà joué avant que le spectateur éteigne son téléphone portable. Il s’agit de la soumission douloureuse d’un homme à la raison d’État. Ne nous reste plus qu’à écouter le magnifique et sinistre tic-tac des mots jusqu’à l’explosion finale. Le décor n’est pas là pour se montrer. Il a été pensé pour servir le texte. Tout en délicatesse tel un jardin ou un intérieur japonais. On devine des feuillages, des gouttes de pluie surgies d’orage silencieux projetés au fond de la scène. Seul un objet intrigue l’œil : une sorte de pierre (précieuse ?) hypnotique, massive, sculptée, comme suspendue dans l’espace.

Le grand art de Guy Cassiers ? Son travail sur le son. Dès l’entrée d’Antiochus, la voix de Jérémy Lopez vous aspire. L’acteur est « microté » et nous entendons sa respiration comme si nous étions munis d’un stéthoscope. Autant dire que nous sommes au cœur du sujet. Jérémy Lopez change de rôle sans rupture. Antiochus porte un cache-poussière quand Titus ne porte qu’une veste. Il excelle dans les deux rôles, il impressionne, toujours sur la ligne de crête, et le spectateur ne perd jamais l’identité de l’un ou de l’autre. Que dire de Suliane Brahim, qui est tout simplement au-delà de l’éloge ?

Lorsqu’elle apparaît dans sa robe blanche asymétrique, la comédienne bouleverse. Sa voix est un archet qui glisse sur les cordes du violoncelle Racine. Il faut l’entendre dire : « Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, /Seigneur, que tant de mers me séparent de vous !/Que le jour recommence et que le jour finisse/Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice (…) » Et il faut aussi entendre le dernier mot d’Antiochus, cet « Hélas ! » qui vous tire les larmes. La clarté tombe de l’air ou du ciel, les alexandrins sont des flocons. Et, au Vieux-Colombier, tous les spectateurs ont épousé cette remarquable Bérénice.

« Bérénice », jusqu’au 11 mai au Théâtre du Vieux Colombier, Paris (6e).

Source du contenu: www.lefigaro.fr

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