Ligue des champions : nouvelle formule, anciennes recettes

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L’affiche de la finale de la Ligue des champions 2024-2025 indique-t-elle une redistribution des cartes au sein de la compétition européenne majeure ? Le PSG n’a atteint ce stade qu’une fois, dans les circonstances très singulières de l’édition 2020, en pleine épidémie de Covid et sous la forme d’un « Final 8 » avec match unique dès les quarts et les demi-finales.

L’Inter Milan, malgré sa finale de 2023 perdue contre Manchester City, apparaît comme un relatif outsider n’ayant remporté le titre qu’une fois (2010) depuis ses deux sacres antiques de 1964 et 1965 (et deux autres finales perdues en 1967 et 1972). Mais les valeurs estimées de leurs effectifs placent Paris et l’Inter respectivement aux 6e et 11e places mondiales, leurs revenus de 2023-2024 aux 3e et 13e rangs

On est donc loin du cas de figure de 2004, quand la suppression de la formule à deux phases de groupes avait amené les inattendus FC Porto et l’AS Monaco en finale, la dernière à opposer deux non-membres de l’hyper-élite européenne. Cette saison, la phase à élimination directe est restée l’apanage de celle-ci, même si Manchester City, la Juventus et l’AC Milan – à la peine dans leurs championnats nationaux – n’ont pas passé les barrages.

On aura certes pu saluer les performances du Feyenoord Rotterdam, du PSV Eindhoven et du Club Bruges, mais ceux-ci n’ont pas franchi les huitièmes de finale, tout comme Aston Villa (qui figure toutefois dans le top 20 des clubs les plus riches). Idem pour Lille et Leverkusen, pourtant dans le Top 8 de la première phase. Le plateau des quarts est resté l’apanage des clubs du « Big 5 ».

Primes à la richesse

Rappelons que les grands clubs qui sous-performent en Ligue des champions ne sont que peu pénalisés financièrement par la répartition de ses revenus. Bien que le principe du « Market Pool » ait été amendé pour le rendre moins inique, il persiste avec le nouveau système dans la part attribuée sous l’appellation « pilier valeur », qui représente 35 % des sommes reversées.

Ce Market Pool est indexé, pour chaque club, sur les droits réglés à l’UEFA par les diffuseurs de son pays. Sans aucun lien avec le mérite sportif, l’UEFA récompense ainsi les clubs des pays qui l’enrichissent le plus, et cette distorsion de concurrence accorde à ces clubs une prime à la richesse.

L’autre volet du « pilier valeur » est calculé, selon une formule complexe qui mêle les coefficients UEFA des clubs sur cinq et dix ans. Cette prime à la « régularité » obéit à un critère faussement sportif dans la mesure où il lisse avantageusement les contre-performances des gros clubs et, inversement, ne bonifie pas les surperformances des clubs dotés de moindres moyens économiques.

Pour 2024-2025, on voit ainsi que Manchester City, sorti en barrages, va toucher 76,2 millions d’euros, soit 4,8 millions de plus que Benfica, 10,9 de plus que le PSV, 11,4 de plus que Feyenoord et 15,3 de plus que le Club Bruges, qui sont allés en huitièmes de finale. La prime aux gros marchés a été aussi efficace pour Leipzig (non qualifié pour la phase finale) ou la Juventus (éliminée en barrage).

Des outsiders assignés à leur rang

On constate tout de même que la logique de performance est mieux respectée et la prime à la puissance nettement moindre que sous l’ancien système qui, avec 45 % de Market Pool, produisait des écarts considérables. Du point de vue de l’oligarchie des clubs, le changement est bénin : le mal a été fait durant toutes ces années, et la dynamique inégalitaire, devenue structurelle, se perpétue.

En 2019, les naïfs avaient cru pouvoir citer en contre-exemple l’Ajax Amsterdam pour démontrer qu’un club travaillant bien sur le plan sportif – en l’occurrence avec une bonne formation et un projet de jeu efficace – pouvait rivaliser avec les cadors.

C’était, déjà, oublier que l’Ajax, qui remportait son quatrième titre en 1995, a depuis fait partie des « relégués économiques » de la croissance du football européen. En raison de la modestie de leurs marchés de consommation, les clubs néerlandais, comme leurs homologues belges, écossais ou portugais, n’ont pu suivre la course aux armements.

C’était, ensuite, ne pas anticiper ce qui allait suivre : dépouillé de ses meilleurs joueurs, l’Ajax ne sortait pas des poules des deux éditions suivantes, n’atteignant plus qu’une fois les huitièmes de finale et ne se qualifiant même pas pour les deux dernières éditions.

Comme pour l’Atalanta Bergame, le RB Leipzig (demi-finaliste en 2019-2020) ou Villareal (demi-finaliste en 2021-2022), le sort des outsiders est de rentrer dans le rang. Et ils sont essentiellement assignés à la formation et la valorisation de joueurs dont les meilleurs profiteront aux superclubs.

La Ligue des champions, une première division

Les distorsions de revenus au sein de la Ligue des champions, élargie à 36 équipes cette saison, sont une chose, mais il faut également considérer celles qui s’établissent avec les deux autres compétitions européennes, qui bénéficient d’enveloppes considérablement moindres : celle de la Ligue des champions est 4,3 fois supérieure à celle de la Ligue Europa, 8,7 fois à celle de la Ligue Europa Conférence.

C’est ainsi que les deux finalistes de la Ligue Europa, Manchester United et Tottenham, avec environ 36 millions de dotation chacun, figurent seulement au 30e rang toutes compétitions confondues. La quasi-totalité des engagés en C3 et C4 se classent derrière les moins dotés des participants à la C1.

Aux temps anciens des trois coupes d’Europe (qui étaient bien des coupes), il existait déjà une hiérarchie de leur prestige que signifiaient leurs appellations C1, C2, C3, mais bien moins marquée qu’aujourd’hui. L’UEFA a clairement pris le parti d’une forte hiérarchisation économique et sportive de ses trois « ligues » actuelles, implicitement conçues comme des divisions.

Si elles n’ont pas de système de promotion-relégation, elles préservent une forme d’étanchéité entre elles qu’entretient le choix de dotations très déséquilibrées. À l’inverse d’une logique redistributive (de discrimination économique positive, dira-t-on), qui contrecarrerait le creusement des écarts, l’UEFA les accentue.

Inégalités à toutes les échelles

La Ligue des champions exerce un autre effet inégalitaire au niveau des championnats nationaux, effet de plus en plus puissant à mesure que les revenus de la compétition augmentent. Il est particulièrement sensible en France, où Lille devrait toucher plus de 75 millions d’euros, Monaco presque 60.

Grâce à la fois à sa qualification et à son bon parcours, le petit Poucet Brest va toucher près de 52 millions d’euros (plus que son budget annuel). Un pactole bienvenu pour survivre à la crise actuelle du football professionnel français, qui indique à quel point une qualification pour la Ligue des champions est discriminante pour l’économie des clubs de Ligue 1.

En la laissant échapper, l’Olympique lyonnais s’est par exemple mis dans une situation financière encore plus critique. On omet de s’interroger sur les conséquences d’une telle obligation, alors qu’en France, il y a plus de clubs dimensionnés pour être soumis à cette obligation que de places qualificatives.

D’autant que le football français a lui-même épousé la logique inégalitaire, notamment dans la répartition du milliard et demi versé par le fonds CVC Capital Partners après son entrée au capital de la société commerciale créée par la Ligue, et dans celle des 120 millions d’euros de droits internationaux, réservés aux clubs « européens ».

Autre multiplicateur d’inégalité, pour les droits domestiques de la Ligue 1, le ratio entre ce que touchent le premier et le dernier est de trois, contre 1,5 en Premier League. En France comme en Europe, on privilégie donc l’enrichissement des plus riches sans même faire mine de croire à un ruissellement. Tout l’inverse des principes mutualistes qui préservent l’équilibre compétitif dans les ligues nord-américaines.

Enfin, avec sa nouvelle Coupe du monde des clubs, la FIFA va distribuer aux 32 formations en lice, dont 12 européennes (parmi lesquelles le PSG, l’Inter, la Juventus, Manchester City, Chelsea, le Bayern Munich et le Real Madrid), une dotation record de près d’un milliard d’euros.

Les inégalités économiques (qui deviennent sportives avec la corrélation toujours plus étroite entre puissance financière et résultats) constituent une politique. Elle s’impose au profit des plus puissants, contre toute logique de solidarité, contre le mérite sportif, contre l’équité des compétitions.

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Source du contenu: www.lemonde.fr

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