« OQTF… Saturé de ces quatre lettres, bastonnées à toutes les sauces sur certaines chaînes d’info en continu, il a développé une réaction épidermique au sigle »

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Il ne sait pas très bien où ils l’ont rangée, sûrement au-dessus du placard à merdes Nutri-Score D de la cuisine – des bonbons et des biscuits, comme s’ils hébergeaient une colonie d’enfants alors que zéro, ce sont eux les grands enfants, syndrome de Peter Pan pleine balle. Il monte sur une chaise et promène ses mains là-haut au royaume de la poussière, entre les moules à gâteau, la cocotte, les plats jamais utilisés. Ni lui ni elle n’est gastronome, plutôt rien à foutre de la bouffe, ce qui a toujours eu le don de hérisser le poil de ses beaux-parents, enchaînés à jamais aux colonnes du temple du beau et du bon.

Il finit par la retrouver sous la chaudière, encore dans sa boîte, derrière le sac à sacs, coincée entre une bouteille d’eau de Javel et un magnum de crémant gagné à la tombola du CE. Il ouvre : elle est aussi délicate, fine, quasi elfique avec son cou de cygne qu’au premier jour. Ce jour, celui de ses 24 ans, où son beau-père avait eu l’idée étincelante de lui offrir une carafe à vin, alors qu’il ne boit pas, sa fille non plus.

Soit un cadeau fait à lui-même, pour boire son vin rouge en pantalon de velours, cher et lourd, « qu’il serait délicat d’aller acheter quand je viens dîner, les enfants », avec, en sous-texte au marqueur noir indélébile un certain nombre d’autres phrases qu’on pourrait aisément situer entre la tyrannie, le racisme, la cruauté et le mépris. C’est en tout cas par ces bouts-là qu’il l’avait pris, à ce moment-là. Parce que ce n’était pas n’importe quel moment de son existence. Il vivait alors un cauchemar de la pire espèce, les yeux écarquillés. Et le mot est minuscule.

Hypervigilance cannibale

Après être entré en France par la voie universitaire et officielle, pour y faire ses études, il avait décidé de se lancer dans un doctorat. Et lorsqu’il avait demandé, inconscient qu’il était, le renouvellement de son titre de séjour, il avait reçu, par mail, une obligation de quitter le territoire français. Quand il y pense et qu’il l’écrit, c’est toujours en entier, avec tous les mots dedans. Car, saturé de ces quatre lettres, OQTF, bastonnées partout à toutes les sauces sur les plateaux de certaines chaînes d’info en continu comme dans une grande crise de la Tourette collective, il a développé une réaction épidermique au sigle.

En plus de l’impossibilité de travailler, de la précarité extrême dans laquelle il s’était retrouvé, totalement dépendant de son amoureuse, il avait alors basculé dans la peur démentielle et l’hypervigilance cannibale activées dès qu’une alarme quelconque se faisait entendre dans les rues de la ville.

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Source du contenu: www.lemonde.fr

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