Il disait attendre des bijoux qu’ils soient « aussi nécessaires qu’une poignée de porte ». Imaginer des pièces précieuses, rigoureuses et frivoles, à partir de formes pures et d’archétypes de la vie de tous les jours : telle fut la recette de Jean Dinh Van (1927-2022), « artisan-créateur » comme il se présentait. A partir de 1965, ce diplômé de l’Ecole nationale des arts décoratifs aura introduit en France des bagues façon menottes, des pendentifs imitant des lames de rasoir ou des clés, des boucles en forme de punaises, des maillons oblongs comme des trombones.
A l’occasion du soixantième anniversaire de sa fondation, la marque à son nom replonge dans le patrimoine. Des rééditions et des déclinaisons de sa bague double Serrure des années 1970 et de son Pavé de 1969, un cube de métal évidé et troué sur chaque facette, imaginé en clin d’œil aux jets de pierre de Mai 68, arrivent en boutique en septembre et en octobre. Surtout, une exposition parisienne, sur entrée libre et gratuite, chez Christie’s, du 3 au 13 septembre, et un beau livre (Dinh Van. Sculpteur-joaillier, de Bérénice Geoffroy-Schneiter, Flammarion, 192 pages, 50 euros) permettent de (re) découvrir le parcours de Jean Dinh Van.
L’ouvrage détaille sagement la trajectoire d’une personnalité peu conventionnelle, qui préfère aux intentions d’un croquis la recherche palpable d’une forme, entre ses mains, sur son établi. Après s’être fait les dents chez Cartier, auprès de Jeanne Toussaint, et avoir travaillé avec Jean Schlumberger, Jean Dinh Van s’impose en solitaire, s’installant place Gaillon, à Paris, à équidistance de la place Vendôme et de l’Opéra.
Il lui faut peu de temps pour forger son style : un traitement des bijoux sculptural à partir de formes géométriques. Chez lui, les lignes nettes s’arrondissent aux angles pour permettre un porté confortable. Tubes, spirales, cercles, cubes ou disques caractérisent son approche. Il faut dire que certains de ses commanditaires partagent son goût de la géométrie, qui dessine alors un horizon futuriste empreint d’espoir.
Parfois clivant mais toujours intrigant
Ils s’appellent Paco Rabanne, pour qui Jean Dinh Van imagine en 1967 une bague avec deux anneaux reliés par une chaînette, ou Pierre Cardin, à qui il confie notamment une bague enfermant deux perles dans une tranche de métal. Joncs larges et carrés, bagues soutenant une boule d’or volumineuse, encoches imbriquées (comme sur son hit, la ligne « Menottes » de 1976)… Son travail est visuellement fort, parfois clivant mais toujours intrigant, en écho à l’art cinétique de son époque. Ne se revendiquant ni pleinement plasticien ni totalement joaillier, il avançait sur la crête du bijou d’artiste, estimant avoir « dépassé le stade du bijou pour aller vers des objets » portables, formulait-il en 1969 sur France Culture.
Son ambition ? « Faire descendre le bijou dans la rue », aimait-il dire, détournant durant la guerre du Vietnam une plaque de GI en pendentif en argent. Indépendant, Jean Dinh Van aura bénéficié d’un coup de pouce de Cartier : à partir de 1967 et durant une décennie, la branche new-yorkaise du joaillier lui fait signer un accord afin que son travail soit exposé dans certaines boutiques, dont celle de la Ve Avenue, les deux noms étant gravés côte à côte sur les modèles vendus.
Son « sens de l’humour sophistiqué », loué par le New York Times dès 1970 et que la marque laissait moins directement filtrer au cours des quinze dernières années, se savoure. Dans la moiteur délurée des années 1970, loin de la joaillerie d’aujourd’hui à l’atmosphère un brin collet monté, il ose des pendentifs libertins, gravés et moulés, dans lesquels on peut, de près, déchiffrer des scènes sans équivoque du Kama-sutra.
En 1980, il ouvre les portes de sa boutique-galerie à son ami César, qui y expose, outre ses compressions célébrissimes, une sculpture en forme de sein, moulé sur la poitrine d’une danseuse du Crazy Horse. S’ils passaient à la caisse, les clients pouvaient alors quitter le 7, rue de la Paix avec un souvenir : une version du sein miniature en pendentif, galbé en or et pavé de diamants. Un esprit facétieux que l’exposition et le livre remettent, comme il se doit, en lumière.
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