En 1974, alors qu’il effectue un voyage de groupe à travers la Chine maoïste, Roland Barthes est pris de violents maux de tête. « Nuit : la plus forte migraine de ma vie – insomnie et nausée. Détresse, pire, panique », note le sémiologue dans ses Carnets du voyage en Chine (éd. Christian Bourgois/IMEC, 2009). On comprend le malaise physique éprouvé par l’écrivain : lui qui ne respire vraiment qu’au royaume de la littérature, territoire du pluralisme, de l’incertitude et de la nuance, étouffe sous l’avalanche de slogans idéologiques et de clichés partisans que lui infligent les guides officiels du régime.
Cinq décennies plus tard, on repense aux mots de Barthes en lisant le témoignage que l’écrivain irlando-américain Colum McCann a donné au « Monde des livres ». Comme nous l’avons déjà fait pour d’autres événements, nous avons demandé à des figures de la littérature de mettre des mots sur l’immense sidération provoquée par le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Evoquant ses propres migraines, McCann les met en relation avec « l’attaque féroce qui frappe tous nos sens depuis deux mois ». De la même manière, Dave Eggers souligne à quel point cette période est éprouvante pour tous, notamment pour les écrivains : « Seulement douze semaines se sont écoulées et nous sommes déjà fatigués… tellement fatigués », confie-t-il.
Parfois même la peur…
Ignorance arrogante, aboiements démagogiques, chasse aux mots « suspects » : quand triomphe la propagande, c’est-à-dire le « langage en mission », femmes et hommes de lettres ne peuvent que se sentir visés, constate Siri Hustvedt, qui a fondé, dès 2020, avec son mari, Paul Auster (1947-2024), l’association Writers Against Trump (« écrivains contre Trump »).
La fatigue et le malaise, souvent, parfois même la peur… De façon explicite ou sous-jacente, tous ces motifs se sont également fait sentir sous la plume des auteurs et des autrices qui n’ont pas voulu, ou pas pu, répondre positivement à notre sollicitation. Symptôme du moment que nous vivons : ceux-là furent plus nombreux qu’à l’accoutumée. Raison de plus pour remercier les contributeurs, américains mais aussi ukrainien et roumain, de ce dossier.
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