Éco d'ici éco d'ailleurs – Guerre en Iran : vers un nouveau choc pétrolier mondial ?

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La guerre entre l’Iran, les États-Unis et Israël provoque un effet fulgurant sur les marchés énergétiques mondiaux. Blocage du détroit d’Ormuz, envolée des prix du pétrole, conséquences pour les pays producteurs et importateurs, repositionnement des grandes puissances : Éco d’ici Éco d’ailleurs analyse les effets économiques d’une crise qui pourrait provoquer un nouveau choc pétrolier mondial, y compris sur le continent africain.

Les impacts pétroliers et géoéconomiques

Notre invité : Homayoun Falakshahi, analyste des marchés pétroliers chez Kpler, société spécialisée dans l’analyse des flux maritimes de matières premières. Son travail consiste à suivre les déplacements des navires transportant du pétrole afin de comprendre les dynamiques du commerce mondial.

« On sait quasiment exactement ce qui est transporté, d’où les navires partent et où ils arrivent. »


Carte du détroit d’Ormuz dans le golfe Persique © Studio graphique FMM

👉 Le détroit d’Ormuz au cœur de la crise

Depuis le début du conflit, la navigation dans le détroit d’Ormuz est fortement perturbée. Cette voie maritime stratégique, située entre l’Iran et Oman, constitue l’un des principaux passages du commerce pétrolier mondial.

En temps normal, près d’une centaine de navires y transitent chaque jour. Mais depuis les menaces iraniennes visant les navires occidentaux et les risques militaires dans la zone, seuls quelques pétroliers continuent d’emprunter ce passage.

Résultat : une partie considérable du pétrole produit dans le Golfe ne peut plus être acheminée vers les marchés internationaux. Les estimations évoquées dans l’émission indiquent qu’environ 12,5 millions de barils par jour sont aujourd’hui bloqués, soit près de 12,5% de la demande mondiale.

Conséquence immédiate : la tension sur les prix du pétrole. Ce niveau rappelle les épisodes de forte tension énergétique observés ces dernières années.

« Si on a davantage de signaux montrant que la guerre pourrait durer plus longtemps, rien n’est impossible et on pourrait voir les prix vraiment exploser. »

👉 Du pétrole immobilisé

Selon Homayoun Falakshahi, environ 100 pétroliers chargés de brut seraient immobilisés dans la zone du détroit d’Ormuz. À cela, s’ajoutent 150 autres navires qui attendent dans le golfe d’Oman avant de pouvoir franchir le passage.

Pour les pays producteurs, cette situation devient critique : certains États du Golfe disposent de capacités de stockage limitées et pourraient être contraints de réduire leur production si la situation se prolonge.

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Détroit d'Ormuz
Détroit d’Ormuz © Faniry Andriamihaja

👉 Des routes alternatives ?

Face aux tensions dans le détroit d’Ormuz, certains pays du Golfe ont développé des oléoducs permettant de contourner partiellement ce passage stratégique. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis disposent ainsi d’infrastructures reliant leurs champs pétroliers directement à des ports situés hors du Golfe persique.

« Les pays de la région ont construit des oléoducs pour contourner le détroit, mais ces deux oléoducs ne permettent pas de contourner à 100 %. »

👉 Le pétrole iranien continue de circuler vers la Chine

Paradoxalement, malgré les tensions militaires et les sanctions occidentales, l’Iran continue d’exporter du pétrole.

Les cargaisons partent principalement de l’île de Kharg, principal terminal pétrolier iranien dans le Golfe persique. Les pétroliers quittent le port, parfois en désactivant temporairement leurs systèmes de localisation, puis reprennent leur route.

« Les systèmes d’exportation restent très opaques : les bateaux arrivent près de l’île de Kharg, éteignent leur signal, chargent le pétrole et traversent ensuite le détroit comme des navires normaux. »

Aujourd’hui, la Chine est devenue l’unique acheteur du pétrole iranien. Cette situation illustre la transformation des relations énergétiques internationales et la montée en puissance de Pékin dans le commerce pétrolier mondial.

👉 La Chine teste sa stratégie énergétique

De Pékin, la correspondante de RFI Cléa Broadhurst explique que cette crise constitue un véritable test pour la stratégie énergétique chinoise. La Chine a constitué d’importantes réserves stratégiques de pétrole, estimées à plus d’un milliard de barils. Ces stocks permettent au pays d’amortir temporairement les chocs d’approvisionnement. Par ailleurs, Pékin a progressivement diversifié ses sources d’importation en se tournant davantage vers la Russie. Cette stratégie s’inscrit dans une politique plus large visant à réduire la dépendance au pétrole grâce au développement des véhicules électriques et des énergies alternatives.

Un drapeau iranien près d'une plateforme de pétrole à Soroush dans le golfe persique.
Un drapeau iranien près d’une plateforme de pétrole à Soroush dans le golfe persique. REUTERS/Raheb Homavandi

👉 La Russie, gagnante indirecte de la crise ?

La crise actuelle pourrait aussi profiter à la Russie. Les perturbations dans le Golfe pourraient pousser certains pays asiatiques à augmenter leurs achats de pétrole russe. Depuis le début de la guerre en Ukraine, Moscou vend son pétrole à prix réduit pour contourner les sanctions occidentales.

« Le régime de Vladimir Poutine est un des grands gagnants de ce qui se passe actuellement. »

Dans le même temps, les États-Unis ont temporairement assoupli certaines sanctions afin de faciliter l’écoulement de certains stocks et limiter la flambée des prix.

👉 Les réserves stratégiques pour éviter un choc énergétique

Face aux tensions sur le marché, l’Agence internationale de l’énergie a annoncé une mobilisation exceptionnelle des réserves stratégiques des pays membres. Au total, 400 millions de barils de pétrole pourraient être injectés sur le marché afin de compenser les perturbations d’approvisionnement. Cependant, selon les analystes, cette quantité ne couvrirait qu’un mois à un mois et demi de déficit si le blocage du détroit d’Ormuz devait se prolonger.

« 400 millions de barils, ça représente à peu près entre un mois et un mois et demi d’approvisionnement si on perd 9 millions de barils par jour. »

👉 Une crise révélatrice des dépendances énergétiques mondiales

Cette situation pourrait accélérer certaines transformations déjà engagées : diversification des sources d’énergie, développement des véhicules électriques ou renforcement des réserves stratégiques.

« Cette crise va aussi inciter les économies mondiales, notamment en Europe, à aller vers les voitures électriques. Mais d’abord, la priorité sera de constituer davantage de réserves stratégiques en prévision de futurs chocs. »

L’Afrique face à la hausse du prix de l’énergie

La seconde partie de l’émission s’intéresse aux conséquences de cette crise pour deux économies africaines.

🇨🇮 Côte d’Ivoire : la question de la souveraineté énergétique

Le FPSO Firenze, navire déployé par Petroci Holding et ENI pour exploiter le gisement pétrolier et gazier Baleine (Côte d'Ivoire)
Le FPSO Firenze, navire déployé par Petroci Holding et ENI pour exploiter le gisement pétrolier et gazier Baleine (Côte d’Ivoire) © GES-Petrogaz

Basé à Abidjan, Kamel Koné, directeur général de la société Hydrodrill SA et président du groupement des entreprises pétrolières et gazières ivoiriennes, souligne les fragilités énergétiques du continent. De nombreux pays africains exportent du pétrole brut mais doivent importer des carburants raffinés.

« L’Afrique dispose de ressources importantes mais dépend encore largement de l’extérieur pour les transformer et les consommer. »

La hausse du prix du pétrole risque donc d’alourdir les factures énergétiques et d’alimenter l’inflation.

Kamel Koné souligne également la nécessité de renforcer les financements pour les entreprises énergétiques locales et d’encourager les banques africaines à mieux accompagner ce secteur stratégique. Enfin, il plaide pour une coopération régionale accrue, avec la constitution de stocks stratégiques communs et l’interconnexion des infrastructures énergétiques, comme les pipelines et les réseaux logistiques, afin de mieux résister aux chocs internationaux.

🇹🇳 Tunisie : une économie particulièrement vulnérable

L'économiste tunisien Ridha Chkoundali interviewé par RFI
L’économiste tunisien Ridha Chkoundali interviewé par RFI © RFI

L’économiste Ridha Chkoundali, professeur à l’Université de Carthage, explique que l’impact sur la Tunisie dépendra largement de l’évolution des prix du pétrole.

Plusieurs scénarios sont envisagés :

  • un baril à 85 dollars avec un impact modéré

  • un baril à 100 dollars entraînant un coût budgétaire de plusieurs milliards de dinars

  • un baril à 120 dollars provoquant une forte inflation

  • un baril à 150 dollars avec des conséquences très graves pour l’économie tunisienne

La dépendance énergétique du pays reste importante : la balance énergétique représente environ la moitié de la balance commerciale tunisienne. Dans ces conditions, toute hausse du prix du pétrole se répercute directement sur l’économie nationale, en aggravant le déficit commercial et en pesant sur les finances publiques. Cette dépendance limite également la marge de manœuvre du gouvernement. Les importations énergétiques, comme celles d’équipements ou de matières premières, sont difficiles à réduire sans affecter la production nationale et la croissance économique.

L’économiste Rim Tekaya, enseignante universitaire, insiste elle aussi sur la vulnérabilité énergétique de la Tunisie dans le contexte actuel. Pour réduire cette dépendance, elle souligne l’importance de développer les énergies renouvelables, en particulier le solaire et l’éolien, dont le potentiel reste encore largement sous-exploité en Tunisie malgré un ensoleillement exceptionnel.

Bruno Faure (RFI) dans les locaux du GI4T à Tunis (Tunisie) avec Khalil Ben Chérif (directeur exécutif) et Rim Tekaya (économiste)
Bruno Faure (RFI) dans les locaux du GI4T à Tunis (Tunisie) avec Khalil Ben Chérif (directeur exécutif) et Rim Tekaya (économiste) © RFI

👉 GI4T (Global Institute For Transitions) : réfléchir aux transitions économiques en Tunisie

Pour Khalil Ben Cherif, directeur exécutif du Global Institute for Transitions, think tank indépendant issu du projet Savoirs éco financé par l’Union européenne et mis en œuvre par Expertise France, l’un des enjeux majeurs consiste à nourrir le débat public sur les questions économiques en Tunisie. Rassemblant économistes et experts, il produit des analyses et des propositions concrètes destinées aux décideurs politiques. À travers ses publications et ses conférences, l’institut cherche à éclairer les politiques publiques et à diffuser la réflexion économique auprès d’un public plus large. Dans ce travail collectif, les contributions portent à la fois sur la conjoncture économique et sur les transformations.

📖 À lire : L’économie tunisienne 2025 (éditions Nirvana)

📻 Éco d’ici Éco d’ailleurs est à retrouver sur le site de RFI et sur toutes les plateformes de podcast.

Source du contenu: www.rfi.fr

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