Notre critique des Linceuls : Cronenberg face au vertige de la mort

Date:

En compétition officielle à Cannes l’an dernier, le film du cinéaste canadien s’affirme comme un autoportrait à peine dissimulé, à travers un héros en deuil d’un être cher.

Un cri de douleur presque insoutenable sort de la bouche grande ouverte de Vincent Cassel, qui observe par un étrange hublot souterrain le corps en décomposition de sa chère épouse. La fraise métallique du dentiste pénètre dans cette bouche et Cassel se réveille, les larmes aux yeux, profondément troublé par un rêve de deuil impossible. « Les dents ressentent de l’émotion. Elles réagissent. Leur densité osseuse diminue », lui assène le professionnel, constatant que le râtelier du héros s’altère de jour en jour à cause du chagrin. Le nouveau film de David Cronenberg, Les Linceuls, débute une nouvelle fois par une exploration organique mêlant la chair et l’acier.

Le héros s’appelle « Karsh » (Cassel, donc). Ce cinquantenaire est un homme d’affaires avisé. Entrepreneur dans les nouvelles technologies, il reste inconsolable après le décès de sa femme, Becca (Diane Kruger). Avec ses cheveux blancs coiffés en brosse, Cassel s’est fait la tête de Cronenberg, une sorte d’alter ego fantasmé du cinéaste qui a lui aussi perdu son épouse, Carolyn, après quarante-trois ans de vie commune.

Un cimetière high-tech profané

Pour tenter d’apaiser sa douleur et faire son deuil, Karsh a imaginé un système révolutionnaire de linceuls numériques permettant aux vivants de se connecter à leurs chers disparus, et observer la décomposition du corps dans le cercueil. Son cimetière high-tech, baptisé « GraveTech », a rencontré un vif succès. Une nuit, plusieurs de ces stèles numériques sont vandalisées, dont celle de sa femme. Karsh mène l’enquête. Le mystère qui entoure la profanation des tombes nourrit de nombreuses théories, acte militant contestant l’amoralité du système, vengeance ou complot politique ? Plus Karsh progresse dans ses investigations, plus la réalité se dérobe sous ses pas.

Contrairement à son précédent long-métrage, Les Crimes du futur, Les Linceuls s’affirme comme une œuvre intimiste, un film funèbre à la poésie troublante qui raconte la douleur incommensurable de ceux qui restent. Entre anticipation, fantastique et thriller d’espionnage paranoïaque, le film se réfère sans détour aux mondes dystopiques de Philip K. Dick (Blade Runner, Total Recall…) dans son roman Ubik. Un entrepreneur à succès y communiquait psychiquement avec sa femme morte, Ella, en la ramenant à la vie dans un « moratorium ».

Une sexualité post-traumatique vertigineuse

Non seulement Cronenberg aborde la thématique du deuil, mais il plonge aussi dans une sexualité post-traumatique vertigineuse, qui passe par un désir charnel réactivé à travers mutilations, amputations, sutures et autres ablations. On reconnaît bien là l’obsession de Crash, adapté de James Ballard et réalisé par Cronenberg en 1996, où les héros ne cherchaient la jouissance des corps que dans la violence des accidents de voiture et l’intrication de chair et de métal.

Obsédé par son chagrin, Vincent Cassel cherche un hypothétique réconfort dans la quête compulsive du fantôme de son épouse, qu’il s’agisse de sa jumelle Terry, ou de l’intrigante veuve Soo-Min (Sandrine Holt). Cette attitude rappelle James Stewart fasciné par la troublante Madeleine Elster (Kim Novak) dans Sueurs froides (Vertigo) d’Alfred Hitchcock. Car c’est bien du vertige de la mort qu’il s’agit chez Cronenberg. Un vertige aussi métaphysique qu’organique.


La note du Figaro : 2/4

Source du contenu: www.lefigaro.fr

Share post:

Populaire

More like this
Related