James Tynion IV, le scénariste de comics qui plonge sa plume dans l’Amérique ultraviolente et conspirationniste

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L’INTERVIEW BD – Les thrillers horrifiques The Nice House by the Sea, W0rldTr33, The Department of Truth et Something is Killing the Children comptent parmi les meilleurs comics du moment. Et sont tous signés du même auteur, lauréat du Fauve de la meilleure série 2024.

Et si une bande d’amis se retrouvaient prisonniers d’une maison paradisiaque après la fin du monde ? Et si une version maléfique d’internet aux contenus ultraviolents menaçait l’humanité ? Et si les théories conspirationnistes devenaient vraies à condition que suffisamment de personnes y croient ? Et si les enfants étaient massacrés par des monstres invisibles aux yeux des adultes ? Voici les points de départ de quatre passionnants comics dont de nouveaux volumes ont été publiés en avril chez Urban : The Nice House by the Sea tome 1 (suite de The Nice House on the Lake,  Fauve de la meilleure série 2024 à Angoulême), W0rldTr33  tome 2, The Department of Truth tome 5 et Something is Killing the Children tome 8.

Le roi du pitch derrière ces thrillers horrifiques s’appelle James Tynion IV, un Américain prolifique auréolé dans son pays de quatre Eisner Awards. Le scénariste a été publié en France dès 2016 par Ankama (The Woods), tout récemment chez Delcourt (Spectregraph), mais reste principalement un auteur de l’écurie Urban (plusieurs Batman, Le Déviant, Dracula… sans oublier Wynd, une belle aventure de fantasy jeunesse).

Comme Stephen King, dont il assume l’influence, James Tynion IV déborde d’idées et maîtrise les récits haletants aux personnages bien campés. Guère étonnant, dès lors, d’apprendre que Netflix travaille actuellement sur une adaptation de Something is Killing the Children. Les droits de The Department of Truth ont, quant à eux, été achetés par Sister (The Power, The Baby, Chernobyl).

À l’occasion d’une tournée de dédicaces en France, James Tynion a accordé au Figaro un entretien en visioconférence.

Portrait de James Tynion IV.
Service de presse

LE FIGARO. – The Nice House on the Lake est né de la tension entre notre confort d’Occidentaux et le sentiment que le monde s’écroule autour de nous… Pourriez-vous expliquer l’origine de ce sentiment ?

James TYNION IV. – On pense souvent que j’ai inventé cette histoire pendant le Covid mais, en fait, je l’ai lancée quelques années auparavant. Déjà en 2018, sous la première présidence Trump, on avait l’impression de vivre dans un monde en pleine crise. Quand on passait un bon week-end, qu’on éteignait son téléphone et qu’on ne prêtait pas attention à tout ce qui se passait dans le monde, on se sentait coupable de détourner le regard… mais on se serait aussi senti terriblement mal si on y prêtait attention. Donc il n’y avait pas de bonne solution. On était constamment dans ce moment de doute. Peut-on profiter des petites choses du quotidien quand on sait que c’est la fin du monde ? Je voulais raconter une histoire qui parle de cette tension. Quand j’ai commencé à travailler sur le premier numéro (les comics sont traditionnellement prépubliés sous forme de courts fascicules, NDLR), c’était le début de la pandémie, et j’ai pu ainsi intégrer au récit une toute nouvelle expérience liée au sentiment d’isolement de cette époque.

Le dernier titre DC à avoir remporté un prix [à Angoulême] était « V pour Vendetta », ce qui est une sensation plutôt agréable!

James Tynion IV

Vous avez remporté de nombreux prix dans votre carrière, y compris plusieurs Eisner, la plus prestigieuse récompense de l’industrie aux États-Unis. Est-ce que le Fauve de la meilleure série à Angoulême pour The Nice House on the Lake en 2024 avait une saveur particulière ?

Je suis extrêmement fier des Eisner que j’ai remportés au cours de ma carrière, mais ils ciblent avant tout le marché américain, et plus particulièrement le type de comics vendus dans les boutiques spécialisées, et non en librairie. C’est donc un prix décerné par mes pairs et mon secteur, et c’est incroyablement puissant. Mais à Angoulême, ces prix récompensent l’ensemble de la production mondiale de bandes dessinées. Le prix de la meilleure série a été décerné à des créateurs de mangas, de BD… Le dernier titre DC (l’une des deux plus grosses maisons d’édition de comics, avec Marvel, NDLR) à avoir remporté un de ces prix était V pour Vendetta,  ce qui est une sensation plutôt agréable ! Nous étions tellement honorés d’être simplement nommés… Quand on a gagné, c’était absolument incroyable. Cela signifie énormément pour moi et je suis très jaloux qu’Álvaro [Martínez Bueno, dessinateur espagnol de la série] ait cette statue dans son atelier.

The Nice House by the Sea constitue le deuxième cycle d’une série qui en comptera trois.
Urban Comics

The Nice House by the Sea étend astucieusement l’univers de The Nice House on the Lake. Avez-vous commencé à travailler sur le troisième cycle ?

D’abord, on va terminer le deuxième. Mais Álvaro et moi venons de passer la dernière semaine ensemble, ici en France, à faire des tournées de dédicaces, et on a vraiment beaucoup discuté. Je sais exactement à quoi ressemblera le troisième cycle. Ce sera la fin définitive, ça n’ira jamais plus loin.

Placer des gens ordinaires dans des situations extraordinaires jusqu’au point de rupture est l’une des spécialités de Stephen King… De quelle façon ses romans vous ont-ils accompagné ?

Je suis un grand fan de Stephen King. Ce que je préfère dans ses livres, c’est que, souvent, pendant les premières centaines de pages, on oublie qu’on est en train de lire un roman d’horreur : on découvre juste la vie des gens. Il y a de petits indices qui laissent penser que quelque chose cloche, mais une fois que l’horreur commence, on ne veut pas que les personnages souffrent. C’est déchirant quand ça arrive.

Mes deux romans préférés de Stephen King sont Ça et Simetierre. Tous deux ont été extrêmement formateurs pour moi. Mais la première fois que j’ai lu ses quatre premiers romans – Carrie, Salem, Shining et Le Fléau –, c’était tellement époustouflant. Ils ont chacun une approche tellement différente… J’aimerais atteindre ce niveau de grandeur, mais il y a une raison pour laquelle Stephen King est Stephen King !

Comme Stephen King, James Tynion IV s’est spécialisé dans les récits d’horreur (ici, W0rldtr33).
Urban Comics

W0rldtr33 évoque la face cachée d’internet, une sorte de darknet… mais encore plus sombre. Pourriez-vous me raconter la genèse et les ambitions de cette série ?

Je pense que W0rldtr33 est probablement ma BD la plus perturbante. C’est ce que j’écris de plus effrayant. J’ai toujours été fasciné par les dangers d’internet. Au début de ma carrière, j’ai écrit une histoire intitulée Memetic, qui parlait d’une image publiée en ligne qui a provoqué la fin du monde en trois jours. La diffusion d’informations dangereuses qui peuvent bouleverser le monde est un thème très important pour moi.

W0rldtr33 est né de l’écoute d’un podcast en 2017 ou 2018 : il s’agissait d’un épisode sur les meurtres de Luka Magnotta et il y avait un passage qui racontait comment, à un moment donné, la vidéo où il assassinait un homme était devenue virale. Le podcast a commencé à diffuser non pas la vidéo elle-même mais des vidéos de réactions publiées en ligne par de vraies personnes assistant à un meurtre. Une voix m’a fait arrêter le podcast et je n’y suis jamais retourné pour le terminer : c’était celle d’un jeune enfant. Cette voix est restée dans un coin de ma tête pendant un long moment.

[W0rldtr33] s’inspire fortement de Ça de Stephen King, mais aussi de 20th Century Boys de Naoki Urasawa

James Tynion IV

Vous pouvez voir les autres éléments que j’ai intégrés à l’histoire : elle s’inspire fortement de Ça de Stephen King, mais aussi de 20th Century Boys de Naoki Urasawa. C’est aussi fondamentalement une histoire cyberpunk. À un moment donné, je lisais beaucoup de fiction cyberpunk des années 1980. Ces histoires ont été écrites à l’époque de la naissance de l’ordinateur personnel. Puis le film Matrix  a été écrit dans un monde où nous savions déjà ce qu’était internet, mais où il n’était pas encore une force dominante. L’idée d’un nouveau saut générationnel, afin de raconter des histoires qui rappellent la vision utopique de ce que pourrait être internet mais qui s’attaquent aussi à ce qu’il est devenu, c’est ce que je voulais exploiter avec W0rldtr33.

La représentation de l’horreur virtuelle, chaotique et « sensorielle », y est particulièrement réussie. Comment travaillez-vous ce point avec le dessinateur espagnol Fernando Blanco ?

Il a puisé son inspiration chez des artistes indépendants très abstraits qui travaillent en Espagne. Il m’a envoyé des pages et des pages de dessins impressionnistes effrayants… Je voulais retranscrire cette sensation de pénétrer dans les abysses de l’Undernet, cet internet maléfique tapi sous internet, rempli d’images psychédéliques dérangeantes. On tend souvent vers un psychédélisme euphorique, alors que celui-ci est presque l’opposé, comme une descente aux enfers. On a récemment publié un numéro quasiment intégralement consacré à l’Undernet, retraçant l’expérience de Sammi, et qui figurera dans le troisième volume en France. Avec Fernando, on a passé une heure à une convention au Royaume-Uni, autour d’un café, pour déterminer comment rendre cette histoire la plus effrayante possible visuellement.

Erica et son fameux bandana, dans Something is Killing the Children.
Urban Comics

Vous avez écrit votre propre version de Dracula et de nombreux épisodes de Batman … Essayez-vous de rendre vos propres personnages aussi mémorables ou iconiques ?

J’y pense beaucoup. L’important, pour moi, c’est de toujours garder à l’esprit que nous travaillons dans un média visuel. Chaque bande dessinée doit avoir une image centrale (pas nécessairement un personnage, d’ailleurs). Même sans titre ni texte sur la couverture, si vous voyez simplement cette image, vous devez savoir de quelle bande dessinée il s’agit. Je pense que Something is Killing the Children m’a vraiment ancré cela dans la tête. C’est en voyant le design d’Erica par Werther [Dell’Edera, le dessinateur italien de la série] – c’est lui qui a eu l’idée du bandana sur la bouche – que je me suis dit : « Voilà un personnage passionnant que j’aimerais découvrir plus en détail. » En m’appuyant sur cela, j’ai compris que ces images visuelles étaient puissantes et qu’elles créaient des personnages qui restent gravés dans les mémoires. C’est ce que j’essaie de faire maintenant avec tous mes livres, mais toujours d’une manière qui, je l’espère, reste fidèle au récit. Cela a finalement influencé The Nice House, car nous avons passé beaucoup de temps à nous assurer que l’image de Walter, lorsqu’il apparaît sous sa véritable forme, soit saisissante. Il fallait que ce soit quelque chose d’unique, qu’une simple vue de Walter suffise à reconnaître de quel livre il s’agissait.

J’espère, et c’est d’ailleurs ma conviction, que lorsque l’on présente le contexte historique des théories du complot, cela les prive d’une partie de leur pouvoir

James Tynion IV

The Department of Truth donne corps à de nombreuses théories conspirationnistes. N’est-ce pas là une entreprise dangereuse, à notre époque où la post-vérité s’épanouit, particulièrement aux États-Unis ?

Martin [Simmonds, le dessinateur] et moi en étions conscients depuis le début. Et cela influence notre façon de construire le concept fondamental et d’aborder ces théories du complot. Nous restons prudents parce que nous voulons aborder les mêmes croyances que celles auxquelles les gens croient réellement. Nous ne voulions pas inventer de théories du complot qui ne soient pas vraies. J’espère, et c’est d’ailleurs ma conviction, que lorsque l’on présente le contexte historique des théories du complot – en montrant comment des personnes, à différentes époques de l’histoire, sous la même pression, sont arrivées aux mêmes idées encore et encore –, cela les prive d’une partie de leur pouvoir, car on voit qu’il s’agit d’un sous-produit de la peur. Le Pizzagate ressemble beaucoup à la « panique satanique », qui n’est qu’une version remaniée de l’« accusation de meurtre rituel ». La même théorie revient, presque tous les trente ans, depuis plusieurs siècles. C’est une peur de l’autre et une peur des élites, qui ne seraient pas bien intentionnées. L’idée que certaines personnes ne se soucient pas de vous est bien réelle, mais certains l’extrapolent en disant que des gens essaient littéralement de dévorer vos enfants.

«La femme en robe rouge» est l’un des personnages les plus mystérieux de The Department of Truth.
Urban Comics

Source du contenu: www.lefigaro.fr

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