CRITIQUE. Présenté au Théâtre des Gémeaux à Paris, Les Petits chevaux, une histoire d’enfants des Lebensborn est une enquête captivante sur ces maternités censées peupler le Reich d’enfants « racialement parfait ». Bouleversant.
Ce n’est pas, malheureusement, de la mauvaise science-fiction, une de ces idées bizarres sorties du cerveau d’un romancier fantaisiste sous LSD. Il s’agit d’une histoire vraie. Il est toujours étrange d’être confronté à la sordidité, à la démence de cette seconde guerre mondiale. Car il s’agit bien de démence dans ce projet biologique fou, « au nom de la race », celui des Lebensborn. Le Lebensborn était une association de l’Allemagne nazie, gérée par la SS, dont le but était d’accélérer la création et le développement d’une race aryenne parfaitement pure et dominante. La traduction est plutôt charmante : « Fontaine de vie ».
Les Petits Chevaux est une pièce écrite par Séverine Cojannot, Camille Laplanche, Jeanne Signé et le philosophe Matthieu Niango, dont la mère est issue de ces maternités nazies comme un peu plus de 10 000 enfants. Inspirée donc de témoignages et de faits réels, la pièce raconte une quête des origines, elle est sidérante. Sur la scène, des cartons de déménagement. Ils seront l’unique décor du spectacle. Nous sommes dans les années 2000, à Commercy (Meuse). Violette (Séverine Cojannot) est la fille d’Hortense (Nadine Darmon). Violette emménage dans la maison de sa grand-mère et trouve une lettre de cette dernière adressée à sa fille Hortense. Cette lettre dévoile un secret de famille : Hortense a été adoptée au lendemain de la guerre car Hortense est née dans un Lebensborn d’une mère et d’un père inconnus. Vraiment ?
À partir de là, Violette conduira sa mère Hortense vers une vérité difficilement avouable. La quête commence à Bad Arolsen (Hesse), au SIR (Service international de recherches). Les deux femmes rencontrent un certain Fernand (Samuel Debure) qui, lui aussi, court après ses origines. On apprendra qu’Hortense et Fernand viennent de la même « Fontaine de vie » : « Au départ, ça se présentait comme une œuvre de charité : les filles-mères pouvaient venir y accoucher à l’abri des regards, et y confier leur enfant. Enfin, pas n’importe quelles filles-mères, celles qui étaient de “ bonne race ”. » Hortense et Fernand sont ainsi les « fruits d’une politique eugéniste ». Où l’on apprendra, plus tard, que le père d’Hortense n’est autre que qu’un certain Klaus, un officier SS dont un des devoirs était de « perpétuer [sa] race ». « Une nouvelle noblesse pour les siècles à venir et qui insufflera une jeunesse éternelle à notre peuple. » Klaus est un étalon qui engendre des « petits chevaux de compétition », des Hortense ou des Fernand… Il ne sait plus combien.
La pièce est une réflexion sur l’enjeu démocratique de l’adoption, sur le projet nazi et ses échos contemporains. Hortense se remettra-t-elle de cette funeste découverte ? N’aurait-elle pas voulu rester dans l’ignorance ? Fallait-il ouvrir tous ces cartons de déménagements qui se sont entassés des années durant. Le passé est une dent cariée douloureuse mais il faut bien la toucher pour confirmer qu’elle vous fait mal. Violette voulait la vérité sur sa mère et sa grand-mère biologique, Angélique qui fut la compagne de Klaus, Angélique qui a abandonné sa fille Hortense. Voilà une pièce qui secoue. Ce n’était pas de la science-fiction.
»Les Petits Chevaux, jusqu’au 22 avril au théâtre des Gémeaux Parisiens (Paris XXe).
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