Reportage France – À Nantes, un mât pour réconcilier les descendants d’esclaves et les descendants d’esclavagistes [3/3]

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Alors qu’il y a 25 ans, la loi dite Taubira permettait de reconnaître l’esclavage et la traite comme crime contre l’humanité, RFI revient cette semaine sur la mémoire collective de ce sujet en France. Le dernier épisode de cette série coréalisée avec la rédaction d’Outre-mer s’arrête à Nantes, ville emblématique puisqu’elle fut le premier port négrier du pays pendant plus de quatre siècles. Un mât y a été érigé en amont du Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Un monument unique initié par deux Nantais au profil atypique. 

« C’est un grand jour pour nous, pour la justice réparatrice, et il est grand temps qu’on libère la parole, personne n’est responsable du passé, mais nous sommes responsables du présent et du futur. Et Pierre, comme on dit, il ne nous reste pas beaucoup de temps, mais on l’a fait quand même, mon ami ! »

Dieudonné Boutrin ne peut cacher sa joie. Lui, le Martiniquais descendant d’esclaves, s’adresse à Pierre Guillon de Princé, descendant d’armateur esclavagiste : « Je suis fier, lance-t-il publiquement, d’être un nègre, je suis là pour honorer la mémoire de mes aïeux. Le Mât de la fraternité est dédié à tous ces milliers d’Africains, d’hommes, de femmes, d’enfants déportés pendant plus de quatre siècles d’Afrique vers les Amériques et les Caraïbes. »

À ses côtés se tient au pied du mât Pierre Guillon de Princé : « ​​​​​​​J’ai toujours su qui j’étais, dit-il, je sais depuis ma jeunesse que je suis descendant d’armateur. Pour moi, c’était une bizarrerie dans mon arbre généalogique. » C’est l’histoire de la rencontre entre deux hommes que tout oppose : l’un est un descendant d’esclave, l’autre est un descendant d’armateur négrier. Ensemble, ils ont imaginé ce mât.


Le Mât de la fraternité et de la mémoire inauguré le 18 avril sur l’île de Nantes, au parc des Chantiers, en amont du mémorial de l’abolition de l’esclavage. © Sylvie Koffi / RFI

Symbole de la réconciliation

Le processus a été long pendant cinq années. Tout démarre en 2021 avec cette réflexion, explique Dieudonné Boutrin : «​​​​​​​ Comment peut-on transmettre cette histoire ? Comment peut-on rendre le public acteur de la lutte contre le racisme, qui est l’héritage de l’esclavage ? Et c’est à ce moment-là que nous avons rencontré une famille anglaise, les Trevelyan. »

Car en Angleterre, d’autres familles portent le même héritage colonial. Un passé lourd et difficile à vivre pour John Dower, réalisateur de films pour les jeux vidéo. Issu d’une famille aristocratique, c’est le descendant d’une famille de planteurs de canne à sucre, de coton et de café, les Trevelyan…

«​​​​​​​ ​​​​​​​Je suis allée à la recherche de mon passé. Je suis tombé sur le site du centre des études de l’esclavage britannique mis en ligne en 2013, décrit le réalisateur. Quand j’ai compris que ma famille était impliquée dans l’esclavage, qu’elle avait des plantations avec 1 004 esclaves exactement, là mon cerveau a explosé. »

Il y a trois ans, John Dower s’est rendu sur l’île de Grenade, dans les Caraïbes, pour présenter des excuses officielles au nom de ses ancêtres. Aujourd’hui, il est venu spécialement de Bristol, en Angleterre, pour soutenir Pierre Guillon de Princé dans cette démarche historique. Une grande première en France.

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Des excuses publiques

Haut de 18 mètres, le 1ᵉʳ article de la Déclaration universelle des droits de l’Homme y est gravé sur son socle… C’est au pied de ce mât que Pierre Guillon de Princé, 86 ans et très ému, présente ses excuses solennelles au nom de ses ancêtr​es. «​​​​​​​ ​​​​​​​​​​Pour moi, c’est un soulagement, en tant que descendant d’une famille d’armateurs négriers nantais, de pouvoir présenter mes excuses pour les actes de mes ancêtres, déclare-t-il. Ils armèrent six navires pratiquant la traite atlantique triangulaire entre Nantes et Saint-Domingue. Ce qui représente 18 départs de Nantes, ayant arraché 4 500 Africains de leurs terres… »

Avec leur association, La coque Nomade, ils ambitionnent d’ériger 72 autres mâts de la fraternité dans des villes héritières de cet écrasant passé. Trois bateaux pédagogiques sont par ailleurs en cours de construction. Ils doivent donner à voir la réalité de la traite atlantique sur trois continents pour l’ambitieux projet triangle de la mémoire.  Une fédération internationale des descendants de l’esclavage a été mise en place pour continuer le dialogue vers la justice réparatrice.

Retrouvez tous les reportages sur les 25 ans de la loi Taubira :

Source du contenu: www.rfi.fr

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