À l’approche des 120 ans de la loi de séparation des Églises et de l’État, l’historien Jean Baubérot-Vincent revient sur un texte né dans la tourmente, fruit d’un équilibre fragile entre anticléricaux autoritaires et libéraux. Un compromis qui résonne encore dans les débats actuels sur la laïcité.
Un contexte explosif
En 1905, la France républicaine affronte l’Église catholique. Depuis le Concordat de Napoléon, un régime de «cultes reconnus» organise les relations entre l’État et les religions. Mais la Troisième République veut s’imposer comme «le régime définitif de la France».
Le problème ? L’Église reste monarchiste. Même après le ralliement demandé par le pape Léon XIII en 1892, l’objectif du Vatican est clair : «rallier la République pour la transformer de l’intérieur».
Les tensions culminent avec la rupture des relations diplomatiques le 30 juillet 1904. La séparation devient inévitable.
Deux visions s’affrontent
Émile Combes, anticlérical autoritaire et ancien séminariste, veut «obliger le catholicisme à se républicaniser». Pour lui, il s’agit moins de séparer l’Église de l’État que de couper l’Église de France du Vatican.
Face à lui, une commission parlementaire présidée par Ferdinand Buisson défend une approche libérale. Son rapporteur, Aristide Briand, soutenu par Jaurès, plaide pour une séparation apaisée. Leur calcul est politique : tant que l’anticléricalisme domine, «la question sociale passe au second plan». Les réformes urgentes – retraites ouvrières, impôt sur le revenu – attendent.
Le poids de la géopolitique
Un élément souvent ignoré pèse dans la balance : le contexte international. En 1904, la guerre russo-japonaise affaiblit l’allié russe de la France. L’Allemagne «relève la tête» et redevient menaçante.
Cette menace extérieure favorise paradoxalement les partisans d’une séparation libérale. «Il faut soit retarder la séparation, soit réaliser la séparation», explique Jean Baubérot. Le choix est fait : on accélère.
Le piège du Vatican
Le pape refuse la loi. Pour lui, pas de demi-mesure : soit les droits de l’Église, soit la persécution. Il veut «acculer la République à fermer les églises, à faire de la messe un délit».
L’objectif ? Transformer une «persécution feutrée» en persécution ouverte, pour réveiller les catholiques. Aristide Briand déjoue le piège. Il faudra trois lois supplémentaires pour «rendre l’Église légale malgré elle».
L’article 1 au-dessus de tout
La clé de la loi tient dans ses deux premiers articles. L’article 1 garantit la liberté de conscience. L’article 2 affirme que «la République ne reconnaît ni ne salarie aucun culte».
Mais attention, précise Jean Baubérot-Vincent : ne pas reconnaître ne signifie pas ignorer. La République doit «garantir le libre exercice des cultes», au pluriel, «y compris dans les manifestations extérieures de la religion».
Aristide Briand le martèle : «Chaque fois que l’ordre public ne pourra pas être légitimement invoqué, c’est la solution la plus libérale qui respecte le plus la liberté de conscience qui devra prévaloir».
Le même piège aujourd’hui ?
Pour Jean Baubérot-Vincent, les islamistes radicaux tendent le même piège que le Vatican en 1905 : «Soit il y a la charia, soit l’islam est discriminé». Pas d’espace laïque possible.
D’où l’importance, selon lui, d’appliquer la loi de 1905 de manière équitable. «Une laïcité à géométrie variable fait le jeu de ces islamistes», alerte-t-il. Les propositions comme l’interdiction du ramadan avant 16 ans ? «Absurdes» et contre-productives.
L’école, terrain de tous les conflits
L’institution scolaire reste le champ de bataille principal. Membre de la commission Stasi en 2003, Jean Baubérot-Vincent s’était abstenu lors du vote sur l’interdiction du foulard. Il défendait une «liste limitative» de signes interdits, incluant le bandana comme alternative.
Son reproche ? L’Éducation nationale tient un «discours complètement hors-sol» sur elle-même, sans se remettre en question. À l’inverse, l’armée a fait preuve de «réflexivité» : enquêtes externes, mémorandum sur la laïcité militaire, message positif aux soldats.
Résultat : l’opération Sentinelle fonctionne depuis dix ans sans incident, avec environ un tiers de soldats musulmans gardant notamment des synagogues.
Une exception française ?
La laïcité «à la française» unique au monde ? Jean Baubérot-Vincent balaye l’idée. Au Japon, il est constitutionnellement interdit de financer des écoles confessionnelles. «Pour un Japonais, la loi Debré est par essence anti-laïque», puisqu’elle finance les écoles privées catholiques à 70%.
La loi de 1905 a-t-elle un long avenir devant elle ? Oui, répond Jean Baubérot-Vincent «si elle est bien respectée, et il faudrait commencer par l’appliquer partout y compris en Alsace-Moselle et en Guyane !».
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