Le gouvernement de Michel Barnier vacille face à la censure

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RÉCIT – Après le recours du premier ministre au 49.3 pour faire adopter le budget de la «Sécu», la gauche et le RN, dominants à l’Assemblée, ont annoncé le renverser.

Le début d’une crise politique majeure. Lundi après-midi, dans un silence de cathédrale et devant un Hémicycle rempli, Michel Barnier monte à la tribune de l’Assemblée nationale. D’une voix chevrotante, le premier ministre annonce qu’il déclenche l’article 49.3 de la Constitution sur le budget de la Sécurité sociale.

« J’ai été au bout du dialogue en restant toujours ouvert et à l’écoute », fait valoir le chef du gouvernement, en soulignant les « très multiples évolutions » du texte depuis le début du débat parlementaire. Son assise de 211 députés — sur 577 — restant trop faible, le premier ministre s’est résolu à recourir au très contesté article 49.3. Lequel permet de faire adopter un texte sans vote, sauf adoption d’une motion de censure.

Un scénario inédit

Depuis son banc, les bras croisés, Marine Le Pen observe Michel Barnier annoncer son couperet, pendant que des Insoumis lui promettent de lui faire « quitter l’Hémicycle ». En annonçant déposer une motion de censure et se rallier à celle du Nouveau Front populaire (NFP), en réponse au 49.3, la patronne des députés du Rassemblement national (RN) a changé les plans du locataire de Matignon : elle fait vaciller ses 41 ministres macronistes et Républicains (LR).

Ce que le RN a obtenu, personne ne l’a obtenu avant eux. On peut leur donner Notre-Dame de Paris, ça ne changera rien : ils veulent juste que le gouvernement tombe !

François Patriat, président du groupe Renaissance au sénat

Alors que le président de la République est en visite d’État en Arabie saoudite, le premier ministre est pris dans l’étau de ses oppositions à l’Assemblée nationale. Il devrait y retourner au plus tard jeudi matin, pour affronter le risque de la censure.

La chute du gouvernement serait un scénario inédit depuis 1962, quand la censure de Georges Pompidou avait précipité une dissolution de l’Assemblée nationale. Soixante-deux ans plus tard, la France s’apprête peut-être à plonger dans l’incertitude politique, financière et économique, à trois semaines de Noël. « Nous sommes dans une voie sans issue », s’inquiète, pessimiste, le député Renaissance Karl Olive.

Négociations jusqu’au bout

Jusqu’au bout, les négociations entre le gouvernement et le RN ont pourtant laissé croire à une voie de passage. Lundi matin, Michel Barnier appelle une première fois Marine Le Pen. Tous deux font un point sur les « lignes rouges » de la députée. Michel Barnier reste ouvert à des modifications. Quelques minutes plus tard, il la rappelle. Il va s’engager à renoncer à la baisse des remboursements de médicaments en 2025. Une nouvelle concession après une série de gestes adressés au RN — recul sur les taxes sur l’électricité, annonce de l’introduction de la proportionnelle pour élire les députés ou encore baisse de l’aide médicale d’État (AME) pour les clandestins.

Dans un communiqué, Michel Barnier tient à mettre les formes pour annoncer ce dernier compromis, chiffré à près de 900 millions d’euros selon le décompte de son cabinet. Il affirme explicitement répondre à une demande de « Marine Le Pen » et du « Rassemblement national ». « Une faute », jugeront plus tard certains macronistes, comme la députée Renaissance Éléonore Caroit, gênés de voir le chef du gouvernement accéder ainsi à ses desiderata. Mais le premier ministre veut donner des gages de respect à Marine Le Pen. Ces derniers jours, elle s’est fortement agacée de l’attitude des ministres — « ils veulent nos voix et pas nos têtes ! », s’est-elle émue. Une fois son communiqué publié, le premier ministre retrouve à Matignon les chefs de groupes de son « socle commun », en début d’après-midi. 

Mais un coup de fil le fait soudain s’éclipser : c’est encore Marine Le Pen. Cette fois, elle demande que le premier ministre lui cède sur les retraites, en les indexant totalement sur l’inflation dès le 1er janvier. Refus du premier ministre. Les lieutenants lepénistes font passer le mot : sans concession sur les retraites, ce sera « censure à 100 % ».

Le maximum

À 15 heures 35, dans l’Hémicycle, l’annonce de Michel Barnier est sans appel. « Il est désormais temps d’agir. […]. Nous sommes parvenus à un moment de vérité qui met chacun face à ses responsabilités », insiste-t-il à la tribune, d’un air de défi adressé aux oppositions. À la sortie, dans une salle des Quatre Colonnes comble, pendant que l’Insoumise Mathilde Panot dénonce le « coup de force d’un gouvernement illégitime », Marine Le Pen dramatise le moment. 

« Le gouvernement n’a pas souhaité bouger au-delà du déremboursement des médicaments », lance-t-elle, entourée de responsables du RN. « Il était insupportable de refuser cette demande. Les choses étaient claires, Michel Barnier n’a pas souhaité répondre à la demande de 11 millions d’électeurs. » Elle ajoute, sans ambages : « Il a dit que chacun assumerait ses responsabilités, nous assumerons donc les nôtres. » 

À Matignon, Michel Barnier et ses équipes estiment avoir fait le maximum, jusqu’à leur dernier recul sur le déremboursement des médicaments. Ses collaborateurs ont noté que Marine Le Pen a elle-même admis que toutes ses revendications ne pouvaient pas être honorées. Et que cela ne lui poserait « aucun problème », a-t-elle déclaré dimanche à La Tribune Dimanche, si le gouvernement lui donnait, « quitus sur la désindexation des pensions ou sur le non-déremboursement des médicaments ». C’était l’un « ou » l’autre, souligne-t-on dans le cabinet du premier ministre.

Martelons que Marine Le Pen est irresponsable

Gabriel Attal

Mis en difficulté, les alliés de circonstance macronistes et LR tentent de lancer une contre-offensive. Ils alertent sur le risque de « chaos » en relayant les craintes du patronat, inquiet de voir les entreprises fragilisées. Ils pointent l’alliance « contre nature » annoncée entre le RN et NFP, en les associant dans un nouveau sigle : « RNFP. » Dans un communiqué commun, les responsables parlementaires du « socle » gouvernemental insistent : « L’intérêt du pays, aujourd’hui, ce n’est pas le saut dans l’inconnu ou la stratégie du pire. » 

« Martelons que Marine Le Pen est irresponsable », a exhorté Gabriel Attal lors d’une réunion avec ses députés Renaissance, lundi après-midi. Sur le réseau social X, le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, a accusé l’ex-candidate à la présidentielle de servir une « logique de chaos » et son « agenda personnel ». Une allusion à son sort judiciaire, alors qu’elle doit être fixée en mars sur une éventuelle peine d’inéligibilité requise par le parquet, dans l’affaire des assistants parlementaires d’eurodéputés RN.

« Courir après le RN »

Malgré l’unité affichée dans le camp gouvernemental, le grand déballage a commencé en coulisses. Que le premier ministre ait autant cédé au RN passe mal auprès de certains soutiens du premier ministre. « Il n’est jamais très bon de courir après le RN quand il veut mettre le chaos », souligne le Républicain Yannick Neuder, rapporteur général du budget de la « Sécu ». Plusieurs parlementaires de Renaissance se sont interrogés à haute voix sur cette stratégie, lundi, en réunion de groupe. « Je ne me sens pas de continuer à soutenir un gouvernement qui banalise le RN et l’extrême droite », a indiqué le député Charles Sitzenstuhl.

La facture des gestes adressés au RN, estimée à plus de 4 milliards d’euros, pèse lourd. Notamment à côté des quelque 800 millions d’euros concédés à son allié Laurent Wauquiez sur la revalorisation des retraites. « Ce que le RN a obtenu, personne ne l’a obtenu avant eux, souffle le patron des sénateurs macronistes, François Patriat. On peut leur donner Notre-Dame de Paris, ça ne changera rien : ils veulent juste que le gouvernement tombe ! » Paradoxe, les lepénistes s’apprêtent à voter une motion de censure des députés de gauche qui, dans leur texte, regrettent que le premier ministre ait « cédé » à leurs « plus viles obsessions ». À commencer par la baisse du budget de l’AME et l’annonce d’une nouvelle loi sur l’immigration

Chacun se projette maintenant vers l’après-censure. Qu’adviendra-t-il des deux textes budgétaires, indispensables au bon fonctionnement de l’État ? Des « lois spéciales » devraient permettre aux budgets de l’État et de la Sécurité sociale de fonctionner début janvier. Mais au-delà, plusieurs casse-tête juridiques devront être résolus.

Sortie de crise

En parallèle, quid de la sortie de crise politique ? Dans les rangs du NFP, « nous demandons un gouvernement de gauche ! », insiste le chef de file des députés communistes, André Chassaigne. L’ex-premier ministre Gabriel Attal a confié à ses troupes vouloir « lancer une initiative politique pour élargir le socle commun » aux « socialistes », sous l’autorité d’un nouveau premier ministre. « Il faudra réfléchir à un pacte de gouvernement discuté en amont, et pas une fois le gouvernement nommé », renchérit l’une de ses proches, l’ex-ministre Prisca Thevenot.

Mais la cible a changé de place. À travers Michel Barnier, le RN veut viser Emmanuel Macron. « La question qui va se poser dans les prochains jours, c’est sa démission », a admis lundi sur FranceInfo le maire de Perpignan (Pyrénées-Orientales), Louis Aliot. 

Même des soutiens du premier ministre plaident en ce sens, comme Jean-François Copé et Hervé Morin. « La seule façon de s’en sortir, c’est qu’on ait le plus rapidement possible une élection présidentielle », a assuré lundi sur LCI le président (Les Centristes) de la région Normandie. Il y a quelques jours, en privé, le ministre de la Fonction publique, Guillaume Kasbarian, prévenait, pessimiste : « Attention, après le feu d’artifice, il y aura la gueule de bois. »

Source du contenu: www.lefigaro.fr

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