L’INTERVIEW BD – Connue par son best-seller Switch Girl!!, l’artiste est de retour avec la traduction de sa comédie romantique Le Bourge et la Cagole.
Célèbre pour son désopilant best-seller Switch Girl!! (Delcourt), la Japonaise Natsumi Aida présente la traduction de sa dernière série en date, Le Bourge et la Cagole (Akata), une comédie romantique pleine d’énergie sur fond de luttes de classes.
LE FIGARO. – Pourriez-vous nous raconter la genèse du Bourge et la Cagole, manga publié entre 2021 et 2024 dans le magazine Be Love ?
Natsumi AIDA. – C’était la première fois que je dessinais une série pour une revue dont les lecteurs avaient 30 ans, voire un peu plus. Il était important de trouver une thématique pour ce lectorat, très différent de celui de mes séries précédentes. L’idée du mariage est apparue assez rapidement mais je n’avais pas envie de faire quelque chose de plan-plan. D’où l’idée d’une confrontation entre une future mariée et sa belle-mère, une sorte de « battle » entre les deux, accentuée par des milieux sociaux opposés.
Natsumi Aida / Kodansha Ltd
Votre héroïne Manatsu se définit comme une ancienne gyaru. De quoi s’agit-il exactement ?
Quand j’étais lycéenne dans les années 1990, la culture gyaru était quelque chose de très présent. C’était un mouvement esthétique influent qui m’a laissé une forte impression. Les gyaru ont une apparence considérée comme extravagante, avec un maquillage soigné… Mais le point clé, c’est qu’elles expriment ce qu’elles aiment, sans tenir compte du jugement extérieur. Avec une manière un peu typique de parler. Du style : « wha, ça l’fait trop », « t’façon, ça va aller » (rires)… C’est aussi un état d’esprit, celui de se dire que, quoi qu’il arrive, on ira de l’avant, on ne se laissera pas abattre par les épreuves. Je trouve cette mentalité très inspirante et cela correspondait au personnage que j’avais envie d’écrire. D’ailleurs, si on fait un saut dans le passé, l’héroïne de Switch Girl!!, Nika, était aussi décrite comme une gyaru : elle était populaire, influente et soignait son apparence.
Le Bourge et la Cagole défend l’amour qui transcende les classes sociales… Les différences de milieu continuent-elles à peser sur les relations au Japon ?
Je ne suis pas persuadée qu’il y ait une pression sociale sur les couples mais, si les valeurs de chacun sont trop différentes, les relations ne tiennent pas forcément sur la longueur. Quand on vient de deux milieux différents, cela peut être un vrai obstacle. Après, il y a une grosse distinction entre la relation amoureuse et le mariage. On peut vivre la première sans se soucier des normes, mais lorsqu’on est véritablement en recherche d’un mari ou d’une épouse, c’est différent : les gens ont tendance à regarder davantage la situation financière et le statut social de l’autre. Cette distinction a toujours suscité chez moi une sorte de malaise et j’ai l’impression qu’elle s’est renforcée ces dernières années.
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Natsumi Aida / Kodansha Ltd
Derrière la comédie romantique, votre manga parle de l’emprise d’une mère sur son fils et de la pression familiale de manière générale. Avez-vous été soutenue par vos parents dans votre carrière de dessinatrice ?
Ma mère me mettait une petite pression au quotidien, mais pas spécifiquement en ce qui concerne mon envie de devenir mangaka. Et quand elle me disait quelque chose, vu mon caractère, j’avais tendance à lui répondre trois fois plus fort et à m’en ficher… Donc ça n’avait pas beaucoup d’impact. J’ai eu la chance de grandir dans un foyer où mes parents avaient plutôt tendance à me dire : « C’est ta vie, tu gagneras de l’argent de la manière qui te plaît ». Ils me laissaient une grande liberté.
Switch Girl!!, Ugly Princess et Analog Drop mettaient en scène des lycéennes. Cette fois, vos personnages principaux sont des trentenaires. Qu’est-ce que cela change en matière d’écriture et de dessin ?
Quand on dessine pour des adolescents ou des adolescentes, on doit leur faire miroiter une part de rêve. Les apparences sont très importantes : il faut que les personnages aient l’air cool pour capter l’intérêt du lectorat et des éditeurs. Quand on est collégien et lycéen, on a tendance à vivre dans un univers plus fermé mais on s’intéresse beaucoup à l’amour. En tant qu’auteur, quand on vieillit, on gagne de l’expérience, on s’intéresse à davantage de sujets que l’on peut ensuite intégrer dans ses œuvres.
Natsumi Aida / Kodansha Ltd
Votre héroïne et son entourage se montrent assez intenses dans leur façon de se comporter… Les effusions sont légion. D’où vient votre inspiration en la matière ?
L’histoire se passe dans la ville de Hachiôji (à 40 minutes de train de Tokyo, NDLR), où j’ai vécu jusqu’à mes 10 ans environ. C’est un endroit populaire où les gens sont assez excessifs… Je ne le dis pas comme un reproche ! Ils s’expriment bruyamment, ont des looks de « voyous »… J’ai utilisé mes souvenirs d’enfance pour construire les personnages autour de Manatsu.
Depuis quand travaillez-vous en numérique ? L’acte de dessiner est-il le même sur tablette que sur papier ?
En 2018, j’ai commencé un webtoon (Naraku no hana, inédit en France, NDLR) pour l’application Manga Mee de Shûeisha. Comme c’était une plateforme entièrement numérique, je me suis dit que c’était le moment de m’y mettre, d’autant plus que la série était tout en couleurs. Cela correspondant à un moment où le prix du matériel de base pour dessiner en traditionnel avait beaucoup augmenté. Parmi les avantages du numérique, il y a la possibilité d’utiliser des modèles 3D pour gagner du temps sur les décors et certains autres éléments. D’un point de vue pragmatique, je n’ai plus besoin d’avoir des assistants chez moi : tout peut se faire par échanges de données numériques, ce qui fait gagner beaucoup de temps. Du côté des désavantages, je dirais que l’acte de dessiner reste moins en mémoire. Je me souviens davantage des moments où je dessinais en traditionnel. Il y a aussi une espèce de paradoxe avec le numérique : si on fait une erreur, on peut annuler, retourner en arrière, il y a moins de stress… Par conséquent, le niveau d’intensité du dessin n’est peut-être pas le même quand on se lance dans une planche.
Natsumi Aida / Akata
Comment décririez-vous votre relation avec vos lecteurs francophones ?
J’ai un rapport unique avec mon lectorat francophone. Ma venue à Japan Expo en 2012 a été un moment très marquant qui restera gravé dans ma mémoire. Je suis très touchée d’avoir été invitée à Bruxelles. J’ai emmené des classeurs de planches originales dans mes bagages pour les montrer aux journalistes et aux lecteurs qui viendront en dédicace, j’ai des cadeaux à distribuer… C’est une manière de rendre tout l’amour que j’ai reçu.
Vous êtes une fan revendiquée d’Akira Toriyama. Qu’avez-vous ressenti à l’annonce de son décès ? Quelle influence a-t-il eue sur votre carrière ?
Le décès de maître Toriyama, annoncé assez brutalement il y a un an, m’a profondément marquée. Pendant un mois, j’étais choquée et déprimée. Au fil des années, j’avais pris conscience de l’impact qu’avait eu son œuvre sur mon propre travail, notamment dans la manière de dessiner les regards mais aussi les gags visuels. Cela s’est imprimé durablement dans ma façon d’exprimer mon art.
Un grand merci à Bruno Pham pour l’interprétariat français-japonais.
Natsumi Aida sera en dédicace tout le week-end à la Foire du livre de Bruxelles et dessinera en public samedi 15 mars à 15 heures (scène Slumberland), avant de donner une conférence dimanche à 15 heures (scène L’Échappée livre). Parmi les autres invités du festival, des écrivains tels qu’Amélie Nothomb et Bernhard Schlink, mais aussi des dessinateurs de BD, notamment les illustres Hermann (Jeremiah) et François Schuiten (Les Cités obscures ), ou encore les jeunes talents Léonie Bischoff (Anaïs Nin ) et Xavier Coste (1984 ).
Natsumi Aida / Akata
Le Bourge et la Cagole, tome 1, de Natsumi Aida, traduit par David Pollet, Akata, 7,95 euros par volume.
Source du contenu: www.lefigaro.fr
