Quand les seconds couteaux de la dramaturgie shakespearienne sortent de l’ombre, ils ne font pas de la figuration. Propulsés au premier plan de la pièce de l’Anglais Tom Stoppard, Rosencrantz et Guildenstern quittent les recoins de Hamlet où leur fonction se limitait à surveiller le Prince du Danemark, et à l’escorter jusqu’en Angleterre. Là où (mais ils l’ignoraient) Hamlet devait être tué sur ordre du Roi Claudius. Là où (en bout de course) ce sont eux et pas leur prisonnier qui allaient être exécutés.
Rosencrantz et Guildenstern sont morts. S’ils avaient été un peu plus intuitifs, sans doute auraient-ils échappé à leur sort. Mais dans ce cas, ils ne seraient pas devenus cette paire de héros en déshérence dont les questions se suivent à flux tendu sans jamais trouver leurs réponses au point d’égarer le public dans un labyrinthe où le propos, les actions et les situations sont d’un hermétisme qui confine à l’énigme philosophico-métaphysique.
Ecrit en 1966, cet ovni britannique voulait réparer l’outrage fait à des figures de l’ombre qui s’estimaient (comprend-on sous la plume de Stoppard) négligées par Shakespeare.
Rébus théorique
Le résultat ? Un drame discontinu et sens dessus dessous. Une comédie traversée par l’âme de Pirandello (des acteurs cherchent leurs personnages, des personnages cherchent leur auteur, chacun recherche ses spectateurs) et innervée par l’esprit de Beckett (il y a du Godot dans ces courtisans shakespeariens). Bref, une pièce dont la forme ne fait allégeance à rien de ce que propose le théâtre aujourd’hui. Pas de linéarité, pas de psychologie, une façon abrupte de bondir du coq à l’âne, de commenter le théâtre qui se fabrique et, à mesure qu’il est analysé, de le détruire, une écriture qui privilégie le fragment au récit et préfère la déconstruction à l’harmonie.
Les oreilles contemporaines ressortent affolées de cette entreprise dramaturgique où les vérités s’effondrent devant la valse des hypothèses théâtrales et métathéâtrales. Ce n’est pas que la pièce soit mauvaise mais plutôt qu’on ne comprend rien, ou presque, à ce rébus théorique. Sauf, peut-être, une chose : si le projet de Tom Stoppard était d’introduire le public dans le cerveau dérangé de ses protagonistes qui, eux-mêmes, tentent de s’immiscer dans la folie de Hamlet, alors il a réussi au-delà de toute espérance.
Ce texte intriguant a été mis en scène en France dès 1967 par Claude Régy avec vingt et un comédiens au plateau. Dix ans plus tard, seuls trois acteurs l’interpréteront sous la houlette du metteur en scène Jean-François Prévand. C’est dire s’il se prête aux adaptations diverses et variées. Au Théâtre Les Gémeaux, à Sceaux (Hauts-de-Seine), où elle est présentée, la pièce réunit sept interprètes, dont certains assument plusieurs personnages. Ils sont mis en scène par un Russe âgé de 63 ans, Youri Boutoussov, assez méconnu en France même s’il a signé près de soixante spectacles et reçu un nombre impressionnant de prix dans son pays natal.
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