A la fashion week de Londres, des créations so british !

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Comment continuer à défendre Londres comme un laboratoire créatif pour la mode internationale ? L’enjeu est chaque saison plus pressant pour le British Fashion Council, l’instance qui encadre la fashion week de la capitale. Après avoir fêté ses 40 ans en 2024, l’événement revient avec une programmation amaigrie.

Aux marques disparues des radars à cause de contrariétés économiques (Molly Goddard, Rejina Pyo) ou par volonté de « sauter » cette saison (JW Anderson) s’ajoutent celles qui ont décampé à l’étranger (Victoria Beckham à Paris, Dunhill à Milan). Les restantes, elles, veulent prouver que Londres a encore un propos à tenir : du 20 au 24 février, les designers installés au Royaume-Uni ont ainsi multiplié les collections inspirées par des artistes britanniques. Une façon de leur rendre hommage autant que de donner de la substance à leur vestiaire.

En la matière, Erdem Moralioglu est un habitué. Après avoir convoqué, en 2023 et en 2024, des élégantes du passé, comme l’écrivaine Deborah Cavendish (1920-2014) et la poétesse Radclyffe Hall (1880-1943), il collabore directement avec une plasticienne contemporaine, Kaye Donachie, originaire de Glasgow. « C’est quand même formidable de travailler avec quelqu’un de vivant ! », plaisante-t-il.

Dans l’enceinte du British Museum, leur alliance donne naissance à des robes-tableaux dessinant des visages féminins imprimés ou reconstitués à partir d’organza brodé. Des manteaux cocons sont peints par l’artiste ; des pulls et jupes en alpaga, retricotés de motifs décoratifs. La palette pastel contraste avec le penchant d’Erdem Moralioglu pour un zeste de décadence, perceptible dans les robes en dentelle effilochée ou en jacquard grignoté de broderies inachevées, ou dans les manteaux à fleurs surimprimés comme des tapisseries vieillissantes.

C’est à Phyllida Barlow (1944-2023) que Roksanda Ilincic a voulu rendre hommage lors d’un défilé organisé au sommet de la tour brutaliste Space House, d’où la vue sur Londres est imprenable. Le goût de la sculptrice pour les matériaux pauvres – carton, polystyrène, plâtre, contreplaqué – inspire à la créatrice des robes architecturales et abstraites, à partir de papier, de raphia, de laine ou d’éponge récupérés. Plus seyants s’avèrent ses blazers croisés jetés par-dessus des jupes en sequins ou ses tailleurs nimbés d’un voile d’organza.

Pour son tout premier défilé, la Française Pauline Dujancourt réussit une collection sensible où des mannequins évoluent en Doc Martens, dans des robes et vestes en mohair, en alpaga ou réalisés au crochet. Des rubans de satin de soie ou des envolées de tulle flottent sur leur passage. Le noir et le gris dominent, traversés du rouge profond d’un Vriesea, la plante fétiche de sa grand-mère défunte. Une teinte qui rappelle aussi les coulées sanglantes des œuvres de Tracey Emin, figure des Young British Artists qui a nourri la designer.

Jeans trompe-l’œil

Steven Stokey-Daley, lui, puise dans le corpus des coloristes écossais, un groupe de quatre peintres du tournant du XXe siècle réputés pour leurs paysages évanescents aux tons lumineux. Il en imite les compositions dans un polo en maille, un manteau ceinturé ou un legging ; il en extrait des teintes jaune beurre, rose pâle ou tangerine, injectées dans un vestiaire un peu éparpillé, mi-artiste tourmenté, mi-gentleman victorien.

Absent des défilés depuis deux ans, Ashish Gupta s’est laissé traverser par les collages engagés et pop de la performeuse Linder Sterling, native de Liverpool. Une admiration infusant le glamour ironique qui est la signature du Britannico-Indien depuis 2001. Ses modèles déglingués paraissent réchappés d’une soirée queer endiablée. Et, comme toujours, les sequins sont omniprésents : dans des robes disco très Diana Ross, des jeans trompe-l’œil, des tee-shirts à message (« Not in the mood ») et même des slips. « Le monde de la nuit continue de m’inspirer. Au-delà de son hédonisme, c’est un espace communautaire qu’il faut défendre, dans le contexte politique réactionnaire actuel », insiste celui qui milite pour la visibilité LGBT et fait broder à l’arrière d’un gilet : « Fashion not fascism ».

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Enfin, Burberry investit, comme la saison dernière, la Tate Britain. Dans ce temple de l’art britannique, d’immenses rideaux ont été érigés, dans un nuancier ocre, marron et noir : « La palette des grands maîtres du musée », explique le directeur artistique Daniel Lee, en référence à Mary Beale (1633-1699), William Turner (1775-1851) ou John Everett Millais (1829-1896). Ces mêmes teintes colorent son vestiaire automnal maîtrisé et efficace qui agglomère manteaux tartan gris, pull camionneur et pantalons jodhpurs côtelés, veste matelassée à imprimé floral, manteaux irréprochables et robes frangées qui font de l’effet, ternis par des inventions oubliables, tels ces pantalons en tartan imitant un kilt sur l’avant.

Saltburn, un thriller aristocratique racoleur sorti en salle en 2023, a constitué pour Daniel Lee un point de départ. « J’ai aimé l’esprit bohème de ce long-métrage, ces personnages qui évoluent dans un vieux manoir, s’habillent de façon excentrique pour dîner et organisent des fêtes démentes. A travers des films d’époque, j’ai essayé d’analyser la vision idéalisée de la Grande-Bretagne que le monde peut avoir. »

Ainsi, une patine nimbe la collection (sacs week-end vintage, robe ou tailleur en jacquard désuet, parkas enduites comme délicatement craquelées) revêtue par un casting émaillé d’acteurs nationaux vus au cinéma ou dans les séries The Crown, Downton Abbey ou La Chronique des Bridgerton (Richard E. Grant, Lesley Manville, Jessica Madsen), un parapluie sous le bras.

Tout en évitant les facilités, Daniel Lee, à son poste depuis 2022, continue d’imposer sa silhouette. On le dit sur le départ depuis l’arrivée, en juillet, d’un nouveau PDG et l’éjection de Burberry, en septembre, du footsie, le club des cent entreprises les mieux cotées du pays ? « Les choses s’améliorent, nous sommes tous très positifs, rétorque-t-il en coulisse, surplombé par des toiles de James Ward (1769-1859) ou George Elgar Hicks (1824-1914). Tout le monde apprend du passé. »

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Source du contenu: www.lemonde.fr

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