PORTRAIT – Pionner du YouTube français et cocréateur du Studio Bagel, le vidéaste est longtemps resté derrière la caméra. Publiée mercredi sur sa chaîne YouTube, son enquête «Dans l’ombre» a dépassé les 500.000 vues en moins de 48 heures.
Quartier Odéon, midi. Ludovic est assis dans un coin de la terrasse couverte d’un café parisien. Casquette beige assortie à son sweat, ordinateur ouvert, il tape frénétiquement sur les touches de son clavier. « Depuis la sortie du documentaire hier c’est la folie, je n’ai pas arrêté », lance-t-il. Sortie sur YouTube mercredi, son enquête «Dans l’ombre» cumule plus de 500.000 visionnages en moins de 48 heures.
Vidéaste de 36 ans, Ludovic fait partie des pionniers de la plateforme vidéo, créée en 2005. « Moi j’ai toujours tout filmé. J’adore raconter des histoires. Quand j’étais petit je filmais mes Playmobils. Après, en 2007, j’ai ouvert ma chaîne YouTube. J’avais 18 ans », se souvient-il. Avec son ami Ludovik, ils parodient le clip de « Gare aux cons » de la chanteuse Koxie. Lui est derrière la caméra, toujours. « C’est comme ça qu’on a eu nos premiers abonnés » explique-t-il.
Architecte de chaque vidéo, il prend le pseudo de Ludoc et est vite repéré par Universal et diverses chaînes de télé. « J’ai appris mon métier tout seul et internet m’a donné de la visibilité. Les premiers contrats sont tombés à ce moment-là ». Tournage pour la télévision et la publicité, ou bien réalisation de clips pour Snoop Dog, Akon ou Lily Allen, Ludovic enchaîne les projets avec sa société de production audiovisuelle IDZ, qu’il a cocréé en 2009. Cette dernière sera acquise en 2017 par Webedia, et a réalisé cette année le documentaire évènement «Kaizen» du youtubeur Inoxtag.
Cofondateur du Studio Bagel
« Mais mon premier amour, ça reste YouTube. J’ai commencé à être frustré car en télé on n’a pas la main sur tout le processus de création. Alors que sur internet, on est libre ». Cette liberté, il va la trouver en 2012 auprès du Studio Bagel, un collectif de Youtubeurs dont il est un des membres fondateurs. « C’est moi qui ai trouvé le nom. J’ai même dessiné le logo » explique-t-il.
Avec Natoo, Kemar, Mister V ou Jérôme Niel, le Studio Bagel décolle et devient une des premières chaînes du YouTube français à proposer des sketchs qui mettent en scène les stars naissantes du web hors de leur chambre. « On faisait un peu tous les rôles, on avait davantage de moyens mais ça restait du fait maison ». La recette marche tellement que Canal rachète le collectif en 2014, jusqu’à son essoufflement. « C’était un peu l’usine à gaz et au bout d’un moment on a tous eu envie de développer d’autres projets » explique-t-il en sirotant son eau gazeuse.
Débrouillard et curieux, Ludoc se définit comme « autodidacte » et trouve toujours les bonnes techniques pour faire illusion et ajouter des effets à ses vidéos. Un véritable «œil cinématographique» selon Manuel Diaz, fondateur de l’agence de créateurs de contenus Influx, qui représente Ludoc. À tel point que ses amis surnomment ses nombreuses astuces « les bidouilles de Ludoc ». En 2020, il décide de sortir un livre dans lequel il dévoile ses conseils, « Le manuel de survie du vidéaste ». Il en profite pour lancer sa chaîne YouTube personnelle. « Pendant longtemps j’ai bossé pour les autres. J’avais comme un syndrome de l’imposteur. Je n’aimais pas être devant la caméra. J’ai lancé ma chaîne pour pouvoir donner mes conseils en montage, en réalisation, des vidéos qui viendraient compléter mon livre ».
Petit à petit, la chaîne de Ludoc gagne des abonnés. « Je me suis rendu compte que les gens pouvaient me suivre pour moi» explique-t-il. «Il a du mal à se mettre en scène. C’est quelqu’un de timide. On a beaucoup travaillé avec lui pour qu’il soit à l’aise face caméra» raconte Manuel Diaz. Petit à petit le vidéaste prend en assurance.
Les génèses du documentaire
Alors, avec une notoriété grandissante et une chaîne YouTube rien qu’à lui, le créateur décide de passer un cap. « En février, je lance mon projet de documentaire ». En vérité, le projet intitulé « Dans l’ombre – Comment j’ai traqué et fait arrêter un pédocriminel » commence en 2014. Alors qu’il est en voyage, un certain Pascal, 58 ans, le contacte sur Skype. Ludovic est déjà majeur mais a comme photo de profil un dessin qui peut laisser penser qu’il est un enfant. Pascal lui écrit, lui demande son âge. Ludovic répond « 14 ans ». Alors le prédateur devient insistant, lui fait des propositions sexuelles et l’appelle en vidéo pour se filmer en train de se masturber.
Dans l’objectif de le dénoncer à la brigade des mineurs, Ludovic rentre dans son jeu et filme tout pour récolter un maximum de preuves. Une traque de plusieurs années débute. Ludovic arrive à localiser le pédocriminel. Son arrestation par la police permet d’identifier deux victimes, de véritables enfants cette fois. Pascal sera reconnu coupable et condamné en 2018. «Il a voulu respecter le temps de la justice. Une fois que l’affaire a été jugée c’était un serpent de mer dans sa tête, il voulait en parler mais attendre d’être mûr pour le faire. Ce projet, c’est comme un accouchement de lui-même», détaille Manuel Diaz.
Dans ce documentaire mêlant investigation et travail de prévention, Ludovic revient sur son expérience et détaille le mode opératoire de ces pédocriminels, jusqu’à dévoiler l’existence d’un manuel circulant sur le dark web expliquant comment violer des enfants sans laisser de traces. «L’enjeu pour lui, c’était d’apporter une contribution publique à un problème qui touche tout le monde» souligne Manuel Diaz.
«J’aimerais que ce documentaire soit vu par les parents»
Diffusé en avant-première au cinéma MK2 Bibliothèque mardi 17 décembre, le documentaire est maintenant en accès libre sur YouTube. « Le risque, c’est que YouTube interdise la vidéo au moins de 18 ans car le sujet est sensible. Ça serait dommage car je veux surtout parler aux jeunes », souligne le vidéaste. Dans les commentaires, une majorité d’internautes salue un film « d’utilité publique ». «J’aimerais que ce documentaire soit aussi vu par les parents, qui ne sont pas toujours conscients des risques d’internet » ajoute Ludovic, flatté par les retours positifs.
«Dans l’ombre» a été réalisé, écrit, tourné et monté entièrement par le créateur qui a déboursé 20 000 euros de sa poche pour que le film voit le jour. Sans regret. « Quand tu as goûté au cinéma et que tu essayes de créer du contenu utile, tu ne peux plus t’arrêter. La machine est lancée ». «Dans l’ombre sera diffusé sur des chaînes de télévision internationales en 2025», confirme Manuel Diaz sans vouloir en dire plus pour le moment.
« Maintenant je vais partir en vacances » explique Ludoc en riant. « J’ai les yeux cernés et je n’ai dormi que trois heures cette nuit. Je vais revenir sans savoir quels projets je vais développer. Ce qui est sûr, c’est que j’ai réussi à toucher les gens, et ça, c’est gratifiant », conclut-il.
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