Tendre une cuillère de purée vers le bébé qui ouvre grand la bouche, cuisiner pour 2, 5, 10, pour soi, participer à une cantine solidaire, mitonner les plats souvenirs de sa grand-mère pour lui redonner goût : donner à manger est un geste ordinaire, quotidien, politique. Dans son essai, la philosophe Joëlle Zask nous emmène à regarder au-delà du geste, et à nous interroger sur tout ce que le fait de donner à manger implique, signifie et induit.
Quelle est la bonne manière de le faire ?
Joëlle Zask : Quel est le bon aliment, quelle n’est pas la bonne quantité, quel est le bon geste, quels sont les bons ustensiles, quelle est la bonne situation, quelle est la bonne manière de faire pour que le destinataire soit en quelque sorte accompagné dans son acte de manger et non assujetti à un service que je lui procurerais de l’extérieur ? C’est-à-dire comment un geste que, moi, en tant que mère, en tant que pourvoyeur de nourriture, je me sens obligée de faire et que le destinataire est dans l’obligation, en quelque sorte, de recevoir pour vivre. Et pourtant, le tremplin de l’indépendance et de la liberté.
La nourriture est la première pièce de l’édifice social, tout part de là, ou devrait en partir
L’obligation éternelle envers l’être humain est, écrit la philosophe Simone Weil, de ne pas laisser autrui mourir de faim. La réponse à cette nécessité vitale est le point de départ, et la condition pour tout le reste. Peuvent alors se poser d’autres questions : sur la manière de bien donner à manger. Comment manger sans s’empoisonner quand l’alimentation industrielle surtransformée rend malade ? D’où l’importance de souligner la différence entre alimentation et nourriture : L’alimentation induit au corps une mécanique physiologique, comme l’essence nécessaire à une voiture pour qu’elle fonctionne. Elle est toujours standardisée, au plus haut point, comme l’industrialisation peut standardiser. Nourrir – nutrire – signifie faire grandir, élever. Celui ou celle qui nourrit se met à l’écoute de l’autre. Il y a tout un monde entre alimenter et nourrir, tout un fossé dans la manière de donner à manger.
Comment aider sans asservir ?
Comment emmener une personne âgée à retrouver l’envie de manger quand son corps souffre et le goût de la vie l’a quittée ? Comment donner à manger à des enfants qui ignorent d’où vient ce qu’ils mangent ? Comment permettre à chacun d’être acteur et décisionnaire de ce qu’il mange quand les sous manquent ? Comment concilier nécessité et liberté ?
Comment un geste qui, moi, en tant que pourvoyeur de nourriture, je me sens obligée de faire et que le destinataire est dans l’obligation, en quelque sorte, de recevoir pour vivre. Comment ce geste peut pourtant constituer un tremplin de l’indépendance et de la liberté.
Avec :
Joëlle Zask, philosophe, professeur à l’université Aix-Marseille, membre de l’Institut universitaire de France et du centre Norbert Elias. Donner à manger, Politique d’un geste ordinaire est publié aux éditions Premier Parallèle. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages parmi lesquels Quand la forêt brûle : penser la nouvelle catastrophe écologique ou La démocratie aux champs : Du jardin d’Éden aux jardins partagés, comment l’agriculture cultive les valeurs démocratiques aux éditions La Découverte.
Au tout début de l’émission, Joëlle Zask parle de « Navire avenir », un navire de sauvetage, hôpital, et de soin en haute mer : un outil pionnier du sauvetage et du soin en haute mer, le premier bâtiment d’une flotte qui manque à notre humanité. Un projet imaginé par des rescapés, sauveteurs, soignants, architectes, artistes, juristes, chercheurs, étudiants d’Europe entière. Une œuvre manifeste, collective et agissante pour la reconnaissance des gestes de sauvetage et de soin en haute mer au Patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Un projet à découvrir qui a besoin de soutien et de fonds pour se concrétiser.
Pour aller plus loin :
– La fonction soignante en partage Cynthia Fleury
– La Conquête du pain de Pierre Kropotkine (1892), Tresse et Stock
– La cuillère humaine de Fernand Deligny
– L’Art et la manière de Gérard Desson
Programmation musicale : Partage de Ray Lema
LA RECETTE :
Houmous
Recette issue du livre Sur la route du Hummus en clin d’œil à la journée organisée le 17 mai 2026 aux Grandes tables à Marseille autour de cet héritage millénaire.
Ingrédients :
-500 g de pois chiches cuits
-80 ml de jus de cuisson des pois chiches
-1 cs de jus de citron
-250 g de purée de sésame (tahini)
-120 ml d’eau
-3 cs d’huile d’olive
-1 cc de cumin en poudre.
Préparation :
1/ Mixez 2 minutes les pois chiches, l’eau de cuisson, le citron, le sel.
2/ Ajoutez la moitié de la purée de sésame, et la moitié de l’eau, mixez à nouveau 2 mn. Ajoutez de l’huile d’olive, le cumin, le reste du tahini, et l’eau. Mixez encore 2 minutes.
3/ Mettez dans un récipient hermétiquement fermé au frais 2 heures au moins. Servez.
À lire aussiVoyage sur la route du Hummus
Source du contenu: www.rfi.fr
