L'Atelier politique – Najat Vallaud-Belkacem : « On est en train de passer à côté de nos vies »

Date:

Ancienne ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem publie Sevrage numérique (Tallandier), un essai nourri d’expériences personnelles et d’enquête. Elle y décrit les mécaniques addictives des plateformes, leurs effets sur les enfants et sur la démocratie, et formule des propositions concrètes. Invitée de L’Atelier politique, elle répond aux questions de Frédéric Rivière.

Jour cinq : j’ai craqué

Le point de départ est intime. Najat Vallaud-Belkacem signe une tribune appelant à limiter le temps numérique des jeunes. Sa fille lui lance un défi : commencer par elle-même. Nous sommes en août, en vacances. Elle accepte. Une semaine sans écran.

L’expérience tourne court. « Il peut y avoir quelque chose de ridicule à ne même pas être capable d’aller jusqu’au bout d’une semaine sans portable, en plein mois d’août », reconnaît-elle avec un sourire. « Mais le sourire s’arrête vite. Ça dit à quel point nous sommes désormais prisonniers de cette mécanique. »

La difficulté tient d’abord à l’utilitarisme. Le téléphone contient tout : l’appareil photo, le compte bancaire, les contacts. Lors de cette cure, elle perd sa carte bancaire. La banque lui demande de faire opposition via l’application. Impossible, elle s’est engagée à ne plus toucher l’écran.

Mais, la vraie révélation est ailleurs : l’état de manque. « Avec toute la volonté qui était la mienne, et la motivation non pas de me faire plaisir mais de démontrer à mes enfants que c’est possible – en fait, c’est impossible. »

Les chiffres donnent le vertige. En consolidant tous les usages, on arrive à cinquante-six heures par semaine passées devant les écrans. Soit, à l’échelle d’une vie entière, vingt-sept ans de regard rivé sur un petit rectangle lumineux.


Le doomscrolling, ou le vide qui aspire

Il est 2 heures du matin. L’écran défile. Le regard est vide. Dans le livre, Najat Vallaud-Belkacem note pour la première fois l’écho entre les deux mots : vide et vidéo.

« Quand enfin le mot est créé — doomscrolling, burn-out — on se sent soulagé. On se dit : ah, j’ai mis le doigt sur quelque chose que je ressentais confusément et que je ne savais pas qualifier. »

Le phénomène a un nom scientifique lui aussi : la FOMO, Fear of Missing Out, la peur de manquer quelque chose. Pendant sa cure, Najat Vallaud-Belkacem renoue avec les journaux papier. Mais, le journal du matin parle de la veille. Ceux qui l’entourent savent déjà. « Cette impression d’arriver après coup, d’être largué. Ça aussi, c’est très désagréable. »

Derrière l’inconfort, elle pointe un enjeu cognitif majeur. « Notre cerveau n’est plus jamais au repos. Il n’a plus jamais le temps de processer l’information. On passe d’une information à une autre, ce qui crée en nous à la fois de l’anxiété et une incapacité à résoudre les problématiques auxquelles on a été confronté. »


Les enfants : un désastre documenté

Sur les très jeunes, Najat Vallaud-Belkacem ne laisse aucune ambiguïté. « Chez les moins de trois ans, la science est désormais absolument catégorique : si vous mettez un écran devant eux, vous atrophiez leurs capacités cognitives. De manière gravissime et, malheureusement, irréversible. »

Le constat est aggravé par une tendance chiffrée : chez les zéro-six ans, le temps d’écran a triplé en dix ans. Il était d’environ deux heures par semaine, il y a une décennie. Il atteint désormais six heures.

Pour les adolescents, le tableau est sombre. Entre 2007 et aujourd’hui, les hospitalisations pour tentatives de suicide ou automutilation chez les adolescentes de 14 à 16 ans ont augmenté de 570 %.  « Ça correspond à l’arrivée du smartphone. Il y a dix ans, les adolescents en étaient équipés à 40 %. Aujourd’hui, à 90 %. »

La caméra frontale, désormais intégrée à tous les appareils, aggrave encore les choses. « Les adolescentes passent leur temps à se comparer à des êtres qui ne sont pas vrais sur les réseaux sociaux, filtrés, avec des canons de beauté retouchés. L’intelligence artificielle en rajoute. Il y a une dysmorphophobie — une incapacité à se voir tel qu’on est — et des complexes qui se créent sur le plan physique, absolument énormes. »

Sur la pornographie, les chiffres avancés sont édifiants : un garçon sur deux âgé de douze ans consulte un site pornographique au moins une fois par mois. Najat Vallaud-Belkacem précise qu’il s’agit d’un plancher. « Dans le monde réel, on a l’impression qu’on progresse sur les questions de consentement. Et dans le monde virtuel, c’est le contraire. On est en train de régresser considérablement. »


Les GAFAM savaient

Les Facebook Papers l’ont établi : en 2019, des équipes internes avaient documenté en gros caractères que la plateforme aggravait le rapport des jeunes filles à leur corps, pour une adolescente sur trois. Des lanceurs d’alerte, Najat Vallaud-Belkacem les appelle les « repentis », ont confirmé depuis que les directions de ces entreprises étaient parfaitement informées des dégâts.

Dans le livre, elle cite un ancien responsable de Facebook : « On exploitait une vulnérabilité de la psychologie humaine. Les ingénieurs le comprenaient, nous en étions conscients et nous l’avons fait quand même. »

Plus troublant encore : des documents internes montrent que Facebook envisageait d’étendre ses services aux nourrissons. Un graphique intitulé « Demain » représentait un âge minimum fixé à zéro an.

Le modèle économique explique tout. « L’intérêt bien compris de ces acteurs, c’est de nous garder en ligne au détriment de notre bien-être. Si on reste en ligne, ils collectent nos données, les revendent à des marques, attirent les publicités. » Pour maximiser le temps de connexion, les algorithmes ont été reconfigurés : ils mettent désormais en avant non pas les informations les plus récentes ou les plus fiables, mais celles qui suscitent le plus d’émotions négatives — la peur, la colère. « Parce que les choses positives, on les regarde, puis on s’en va. »


Démocratie : la victoire du baratin

Najat Vallaud-Belkacem convoque la loi de Brandolini : la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter une contre-vérité est beaucoup plus importante que celle qui a permis de la créer. « C’est la victoire des insanités et des mensonges. »

Le mécanisme est implacable. Un contenu nuancé, explicatif, basé sur la recherche factuelle sera moins mis en avant par l’algorithme qu’un contenu sensationnaliste. « Les seuls contenus qui apparaîtront aux yeux des gens sont ceux qui éveillent la colère, qui misent sur le scandale, y compris si c’est faux. »

Elle trace un parallèle avec l’industrie du tabac. Pendant des décennies, celle-ci a réussi à convaincre les individus que fumer relevait de leur liberté personnelle. La même bataille culturelle est aujourd’hui menée par les grandes plateformes. « Quand les États cherchent à réguler, des gens dans l’opinion disent : moi, les réseaux sociaux tels qu’ils fonctionnent, ça me va très bien, parce qu’au moins il n’y a pas de censure. » Mais derrière cette apparence de neutralité, les algorithmes organisent une inégalité radicale entre les contenus.


Des propositions

Najat Vallaud-Belkacem avance plusieurs pistes. La première : introduire une part de hasard dans les algorithmes. « Techniquement, l’idée d’introduire 10 ou 15 % de hasard est tout à fait faisable. Elle revient simplement à casser la mécanique de boucle continue. » L’algorithme capterait moins le cerveau si, de temps à autre, un contenu sans rapport venait interrompre le flux. Comme autrefois la télévision, dont les programmes se terminaient.

Elle propose également de réformer le statut juridique des plateformes : la section 230 américaine, datant de 1996, les protège de toute responsabilité éditoriale, et de créer un score numérique à l’image du Nutri-Score alimentaire.

Sur la limitation du temps d’accès, elle se veut directe. « Dans l’absolu, une heure par réseau social et par jour, même pour les adultes, me paraîtrait, sur le plan de l’hygiène personnelle, complètement acceptable. » Et de préciser qu’on ne peut pas se contenter de légiférer pour les mineurs seuls.  « Le problème tient à la fois aux mécaniques des Gafam sur lesquelles il faut légiférer, et à tout ce qu’on a perdu, les yeux rivés sur nos écrans. »

Elle appelle enfin les pouvoirs publics à refaire de la place aux enfants dans l’espace physique : aires de jeux sécurisées, alternatives attractives dans les villes. « Dans les rues des grandes villes, on ne les voit plus, les enfants, tout simplement. »

À lire aussiFrance: ados et réseaux sociaux, les risques identifiés par l’Agence de sécurité sanitaire

►Sevrage numérique, de Najat Vallaud-Belkacem, est paru aux éditions Tallandier.

À lire aussiFrance: les députés votent l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans

Source du contenu: www.rfi.fr

Share post:

Populaire

More like this
Related

Avec 48 équipes, la Coupe du monde 2026 s'annonce XXL

Pour la première fois, la compétition phare du foot...