Certains créateurs fantasment un personnage avant de lui composer une garde-robe : la princesse, la fêtarde, la femme d’affaires intraitable… La mode consiste souvent à convoquer et à tordre ces archétypes. Au troisième jour de la fashion week printemps-été 2026 de Paris, mercredi 1er octobre, plusieurs designers se sont prêtés à cet exercice.
Pour le défilé d’Acne Studios, on pénètre dans le médiéval collège des Bernardins et on atterrit dans une galerie d’art branchée. Moquette à poils bruns et photographies colorées du jeune artiste Pacifico Silano exposées aux murs, Jonny Johansson a fait bâtir un décor pour y projeter une femme aux faux airs de la chanteuse Robyn, sa compatriote suédoise, présente aussi bien dans son esprit qu’au premier rang. « Pour travailler, j’ai besoin de fantasmer, raconte le designer. Comment bouge cette femme ? A quoi pense-t-elle ? » Androgyne, déterminée, elle court les vernissages tous les soirs, osant des pantalons ou vestes en papier froissé ou des tops arty sur lesquels des photos de Pacifico Silano sont encadrées comme un tableau.
Le reste du temps, elle passe ses week-ends entre les fripes (blousons joliment patinés, veste d’homme rayée à demi cirée, chemises de bûcheron) et les soirées déchaînées (robes aux hanches dessinées en dentelle lacérée, jeans plastifiés). En appuyant sur ses points forts (les textures, le denim) et en calmant ses ardeurs conceptuelles, Jonny Johansson parvient à redonner corps à sa vision.
Patchworks de cachemire
Dans le jardin d’un hôtel particulier, Gabriela Hearst, elle, imagine une bourgeoise superstitieuse, fervente de tarot marseillais. L’Américano-Uruguayenne s’est initiée à ce folklore divinatoire avec l’aide de l’écrivaine française Marianne Costa. « Salvador Dali, Francesco Clemente, Leonora Carrington : beaucoup d’artistes se sont adonnés au tarot, s’enthousiasme la designer. Tous les jours, j’ai étudié trois cartes parmi les 78 existantes. » Elle en a tiré des esquisses, traduites en silhouettes BCBG, comme autant de figures. Apparaissent donc l’impératrice (l’actrice Laura Dern en robe brodée de 2 500 fleurs de cuir), le bateleur (une robe à manches ballons en lin nappé d’aluminium doré), le pendu (un fourreau noir parcouru de cordages mordorés), etc.
« Tout cela, précise Gabriela Hearst, a été réalisé avec 97 % de tissus issus de nos stocks. » Et avance de jolies expérimentations : du denim peint très convaincant, des patchworks de cachemire crochetés à la main, des ensembles à franges agrémentés de grigris plaqués or.
Chez le Français Alain Paul, qui a lancé le label Alainpaul en 2023, l’inspiration provient toujours des danseurs. Ses interprètes – parmi lesquels l’étoile de l’Opéra de Paris Germain Louvet ou la chorégraphe néerlandaise Imre van Opstal – évoluent entre la répétition et la représentation, un costume à crinoline sur les bras, le visage maquillé. Comme s’ils étaient en plein échauffement, peut-être pour le Nelken (1982) de Pina Bausch, comme le suggère un imprimé d’œillets, ils superposent des débardeurs blancs ou noirs pour maintenir les muscles au chaud, portent des robes en bandes straps ou en collants chair, avancent dans des chaussons élastiqués. Sans renoncer au tailleur, son atout, Alain Paul acquiert en fluidité et en sensualité.
« Cette année, j’ai passé des concours de mode, pour le prix LVMH ou l’Andam, qui m’ont replongé dans ma première audition pour le Ballet de Marseille face à Roland Petit, raconte l’ancien danseur. J’avais 8 ans et cela m’a marqué à vie. » Il en a reproduit la scénographie. Pour découvrir la collection, chacun, transformé en juré, s’assied à une longue table, devant un verre d’eau, un crayon et une grille d’évaluation. Afin que les invités se prennent eux aussi, le temps d’un défilé, pour les archétypes d’une fiction.
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