Le job le plus convoité de toute l’industrie de la mode est toujours à pourvoir. Chanel se cherche un directeur artistique depuis le brusque départ de Virginie Viard, en juin. A peu près les noms de tous les designers ont été évoqués pour ce poste, mais, depuis quelques semaines, celui de Matthieu Blazy, actuellement à la tête de Bottega Veneta, semble le plus crédible. Pour l’instant, Chanel s’abstient de tout commentaire, et la planète mode reste en ébullition en attendant un communiqué officiel, qui pourrait arriver mi-décembre.
Car, avant d’amorcer un tournant stylistique majeur, la maison doit s’occuper des affaires courantes, notamment de son défilé annuel des métiers d’art. Le 3 décembre, pour présenter sa collection 2024-2025, elle a choisi Hangzhou, en Chine, à 190 kilomètres au sud-ouest de Shanghaï. La ville de près de 12 millions d’habitants est un pôle industriel et tertiaire important, qui abrite entre autres le siège d’Alibaba, mais c’est aussi un lieu de villégiature prisé des Chinois, avec son riche patrimoine architectural – incluant les répliques de la tour Eiffel et d’un quartier haussmannien – et surtout, son lac de l’Ouest, inscrit au Patrimoine de l’Unesco.
Les arbres, pagodes, pavillons et jardins du lac ont inspiré les artistes depuis le IXe siècle. Parmi eux, les artisans laqueurs qui sculptaient les paravents de Coromandel, ces objets d’art apparus au XVIIe siècle en Chine, et rapidement exportés par les marchands européens auprès des cours et de la noblesse qui s’en servaient pour décorer leur intérieur. Ces paravents étaient aussi du goût de Gabrielle Chanel, qui en possédait huit dans son appartement parisien du 31, rue Cambon ; celui de son salon, qu’elle a enchâssé dans le mur, représente en grand et en détail le lac de Hangzhou.
« En cette période de transition, où l’on n’a pas de directeur artistique, le studio va puiser son inspiration dans notre histoire », explique Bruno Pavlovsky, le président des activités mode de Chanel. En octobre, la collection de prêt-à-porter printemps-été 2025 présentée à Paris faisait déjà allusion au passé de la marque à travers la publicité de 1991 signée Jean-Paul Goude pour le parfum Numéro 5, qui représentait Vanessa Paradis en oiseau dans une cage.
Pour cette collection métiers d’art, qui met en valeur les savoir-faire des différents artisans affiliés à Chanel (brodeur, chapelier, plumassier…), le studio a imaginé un saut dans le paysage du paravent, incarné par une voyageuse qui arpente le paysage onirique du lac à la nuit tombée, nimbée dans la brume, entourée d’oiseaux et de fleurs.
Le vestiaire se veut à la fois pragmatique, avec des vêtements confortables adaptés au voyage : des mailles superposées, un duffle-coat court à capuche, de grandes bottes tout-terrain, des sacs à foison (du grand fourre-tout au petit qui s’emporte partout). La garde-robe cherche aussi à évoquer une silhouette fantasmagorique. Le studio a donc imaginé des manteaux longs jusqu’aux pieds, au col scintillant, brodé de fleurs en sequins. L’idée de la nuit est représentée à travers des vestes en tweed sombres doublées de soie blanche, douces comme des pyjamas, ou des détails phosphorescents, les galons ou les ganses d’une veste par exemple.
Dentelle brillante comme de la laque
Même si les collections métiers d’art sont souvent présentées à l’étranger, Chanel ne fait pas intervenir d’artisans locaux. Dans ce défilé, que Le Monde a suivi de Paris par écran interposé, la Chine est figurée, en pointillé, à travers l’usage du vert jade, de manches pagodes, de cols mandarins, de motifs sur des foulards rappelant la porcelaine ou d’une dentelle irisée brillante comme de la laque. La nature luxuriante du lac se retrouve dans les broderies florales, souvent appliquées sous forme de panneaux sur l’avant d’une veste, pour rappeler les formes rectangulaires des paravents de Coromandel. L’ensemble brille par sa qualité d’exécution plus que par son inventivité.
Les allusions discrètes à la Chine tranchent avec l’atmosphère du défilé métiers d’art 2009-2010, que la maison avait présenté à Shanghaï, sous l’égide de Karl Lagerfeld. Le designer avait livré une version plus stéréotypée, en rouge et noir, avec des chapeaux en vannerie de cueilleurs de riz et des casquettes du Grand Timonier. « Il y a quinze ans, on avait une autre vision de la Chine. On partait à sa rencontre, alors que, aujourd’hui, on est en terrain connu. Hangzhou est la quatrième plus grande boutique Chanel au monde en termes de chiffre d’affaires, et on invite 500 clientes à ce défilé », explique Bruno Pavlovsky.
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Avec le concours de stars locales ambassadrices de la marque, après le show, ces clientes ont été invitées à participer à des ateliers, à des conversations et à des expositions autour des savoir-faire Chanel. La maison de la rue Cambon cherche à leur montrer que la Chine n’est pas seulement un vivier de consommateurs, elle est aussi un fournisseur de matières premières de qualité pour la soie, le cachemire ou le cuir d’agneau. « Entre Chanel et la Chine, il y a une forme de circularité », défend Bruno Pavlovsky, qui admet aussi : « Ce n’est un secret pour personne, le luxe traverse une période difficile en Chine. Il est important d’identifier ce qui nous permet de connecter nos clientes à la marque. » Solidifier ses fondations avant le grand saut dans l’inconnu que représentera l’arrivée d’un nouveau directeur artistique, cela ne peut pas faire de mal.
Source du contenu: www.lemonde.fr
