C’est une riche cartographie de la mode durable, incarnée par 75 créateurs de talent, que nous proposent Céline Perruche et Anne-Laure Griveau, dans cet ouvrage généreusement illustré. Les deux autrices, fortes de leur expérience journalistique dans le secteur de la mode, offrent une analyse approfondie de la démarche de chaque designer engagé dans la réinvention d’un système connu pour ses dérives et son incitation à la surconsommation. Visuels choisis avec goût, recherches minutieuses et témoignages viennent éclairer les pratiques, les ambitions, mais aussi les dilemmes auxquels ces acteurs de la mode durable sont confrontés.
Ce manifeste pédagogique s’affirme comme un contrepoint à l’omniprésence de la fast-fashion. L’impact dévastateur de la mode jetable sur l’environnement – le secteur est l’une des principales sources d’émissions de gaz à effet de serre – est aujourd’hui largement connu et documenté. Pourtant, la courbe des ventes ne s’inverse pas. « Alors que seulement 1 % des vêtements est recyclé, pourquoi continuer à en créer, quand par ailleurs nos placards débordent déjà ? », s’interrogent les autrices.
Conscients de la complexité des enjeux, les créateurs sélectionnés se consacrent d’abord et avant tout au « mieux-faire ». Ils planchent sur de nouvelles manières de concevoir nos vêtements et accessoires : développement de matières innovantes, revalorisation des déchets, transformation de tissus dormants ou de vêtements vintage… Conscients de la mauvaise image de la mode, régulièrement accusée de greenwashing, ils s’efforcent, à leur échelle, de changer les méthodes et les consciences.
La richesse du livre réside dans la diversité des parcours et des profils présentés, qui illustrent l’étonnante créativité de ces designers alternatifs. Des costumes en perles multicolores récupérées de Kevin Germanier aux vêtements en raphia ou en paille tressés, brodés et crochetés d’Emma Bruschi, en passant par l’upcycling réinventé de Jeanne Friot, chaque proposition est unique. De nombreuses citations des créateurs rendent le livre vivant et permettent de mieux saisir le regard critique, mais aussi plein d’espoir, que ces derniers portent sur leur propre discipline.
Ainsi, l’on apprend que Benjamin Benmoyal a cessé de produire ses collections en France pour se tourner vers l’Europe de l’Est. « Le pays est trop désindustrialisé », souligne-t-il. Duran Lantink souhaiterait, quant à lui, que les grands groupes de luxe collaborent davantage avec les jeunes stylistes et rendent plus accessibles leurs stocks dormants. D’autres se questionnent sur la croissance raisonnable de leur modèle et remettent en cause le renouvellement permanent des collections. La réflexion dépasse les enjeux environnementaux, pour englober des problématiques économiques et sociales.
En réalisant cette somme, pensée comme une bibliothèque de la mode durable, les autrices ancrent dans le réel le fait qu’aujourd’hui la mode avec une approche écologique forme un tout, un courant à la pluralité de voix, et constitue une alternative sérieuse et désirable à la mode éphémère et jetable.
75 créateurs pour une mode durable, de Céline Perruche et Anne-Laure Griveau, Editions de La Martinière, 272 p., 36,50 €.
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