« Il y a un mystère [dans ce serti] et nous ne pouvons pas le révéler. » Ainsi Jacques Arpels, héritier de Van Cleef & Arpels, alléchait-il le téléspectateur de l’ORTF en 1970, quand bien même les brevets du serti mystérieux dont il était question étaient tombés dans le domaine public quinze ans plus tôt.
C’est qu’avec cette technique qui la distingue de la concurrence, la maison fondée en 1906, aujourd’hui détenue par le groupe suisse Richemont, a toujours joué l’épate. Voilà quatre-vingt-dix ans qu’elle l’a fait breveter, entre décembre 1933 (pour les surfaces planes) et février 1936 (pour les surfaces courbes ou alvéolées).
D’abord employé pour orner boîtes, nécessaires ou boutons de manchette, cet art de sertir les rubis s’impose vite sur des clips, comme on dit chez Van Cleef & Arpels pour désigner les broches, des bagues-boules, des bracelets en briquettes ou hexagones articulés. « Le serti mystérieux que la maison a développé avec les ateliers Langlois a vraiment rayonné à partir de l’Exposition universelle de 1937 », souligne la directrice du patrimoine et des expositions, Alexandrine Maviel-Sonet.
Les clips Chrysanthème et Pivoine de 1937 en demeurent les illustrations les plus acclamées. « Le Chrysanthème, c’est un tour de force comme j’en ai rarement vu. Quand on sait la difficulté de travailler avec du métal et des pierres, on ne peut que constater que c’est de la très haute voltige », témoigne l’historienne du bijou Vanessa Cron, qui l’a eu en mains en tant qu’archiviste de la maison de ventes aux enchères Christie’s. Le 16 novembre 2011, à Genève, l’enchérisseur anonyme qui remporta la mise sur ce lot contre 555 000 francs suisses (environ 600 000 euros) était en réalité… « VCA », comme abrègent les initiés : la marque elle-même. Reconstituant son patrimoine, elle couve depuis cette pièce unique dans ses archives.
Soif d’innovation
Vogue, Harper’s Bazaar… Dès ses prémices, le serti mystérieux fait l’objet d’attention. Il s’inscrit dans la soif d’innovation qu’a alors la joaillerie : début XXe, le secteur introduit le platine, invente de nouveaux alliages, inaugure des tailles inédites de diamants. « Monté selon le nouveau procédé breveté de serti mystérieux », précise ainsi, à propos d’un clip feuille de vigne, le magazine Rester jeune, dans son numéro « Spécial beauté du soir » de décembre 1936.
« Nouveau procédé » : l’expression promotionnelle de l’époque est excessive. En vérité, d’autres concurrents ont déjà fait protéger des « dispositifs de montage des pierres » ressemblants, avec des sertis semblant disparaître miraculeusement grâce à une ingénieuse ossature métallique. « De tout temps, les joailliers ont cherché à réussir des sertissages invisibles », convient Alexandrine Maviel-Sonet. L’Institut national pour la protection industrielle a conservé la trace de ces brevets, déposés, entre autres, par Chaumet en août 1904, par l’atelier Algier en juillet 1929, par Cartier en mars 1933.
Mais seul Van Cleef & Arpels perpétue ce serti invisible une fois qu’il le maîtrise, le rebaptisant « serti mystérieux » en 1936, en protégeant l’expression comme une marque devant le tribunal de commerce de Paris. Quand l’entreprise rembauche après-guerre des experts pour ne pas perdre le savoir-faire, ses rivaux, eux, le délaissent, découragés par le temps et la fastidieuse formation de la main-d’œuvre requis. « De la même façon que Bulgari est associé à la maille tubogas sans l’avoir inventée à proprement dit, le serti mystérieux est devenu la marque de fabrique de Van Cleef & Arpels, relève Vanessa Cron. Preuve qu’être le premier ne fait pas tout. » Dans le luxe, c’est aussi et surtout la persévérance qui paie.
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