Gauthier Borsarello, directeur artistique de Fursac : « L’avantage du défilé, c’est de voir le vêtement en mouvement »

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« Cherchez le garçon… » La chanson de Taxi Girl résonne dans l’espace désaffecté du boulevard Haussmann investi par Fursac pour son défilé automne-hiver 2025-2026, présenté le 24 janvier dans le cadre de la fashion week masculine de Paris. Et alors, ce garçon ? Il s’habille de manière simple et percutante, avec les blousons en cuir un peu courts, les pantalons légèrement évasés qui tombent gracieusement sur des bottines en cuir. Outre ce parfum seventies, on trouve aussi des costumes tout-terrain marine ou anthracite, signature de la marque, et quelques détails plus excentriques (chemise rose framboise, cravate bordeaux tricotée, gants en cuir moutarde, etc.) qui donnent à l’ensemble un style affirmé.

Il s’agit du premier défilé du directeur artistique Gauthier Borsarello, arrivé à ce poste en 2021. A l’époque, la marque, qui vient d’être rachetée par le groupe SMCP, a misé sur l’érudition mode du jeune designer pour se distinguer de la concurrence. Ce Parisien né en 1988, diplômé d’un master de contrebasse au Conservatoire national supérieur de musique et de danse, a abandonné sa carrière de musicien pour suivre sa passion pour la mode.

Il a été vendeur chez Ralph Lauren, a dessiné les vêtements pour d’autres (Holiday Boileau), a publié un livre où il détaille son amour pour les pièces mode usées par leur propriétaire, Good as Old. Une collection de vêtements embellis par le temps (avec Marc Beaugé, collaborateur du Monde, Ed. du Chêne, 2024). Au fil des ans, il est devenu expert en anatomie et histoire du vêtement, un collectionneur de vintage auquel marques et particuliers font appel pour ses archives ou ses conseils. Deux semaines avant son défilé, nous l’avons rencontré dans son bureau parisien, près des Grands Boulevards, envahi de vêtements vintage classés par couleurs et de prototypes Fursac.

Pourquoi faire un défilé maintenant ?

Mes collègues m’ont convaincu que c’était le bon moment pour la marque : ça fait quatre ans que je suis là, on ouvre des boutiques dans de nouveaux pays, en Asie, au Moyen-Orient ou aux Etats-Unis. L’avantage du défilé, c’est de voir le vêtement en mouvement, et de travailler à une œuvre globale : la collection, mais aussi un lieu, une musique, un décor, un parfum. Et raconter des histoires, inventer des personnages, ça me plaît.

De quoi parle cette collection ?

Elle s’inspire du film documentaire Reporters (1981), de Raymond Depardon, qui m’a estomaqué esthétiquement ! Les années 1970-1980 à Paris, c’est vraiment l’époque qui m’inspire pour Fursac. Et en plus, il y a ce truc fonctionnel du vêtement de reporter : il a une chemise et une cravate pour être élégant, mais aussi une veste multipoche pour mettre ses carnets, ses pellicules, etc. C’est le début de la destruction du vestiaire classique français, où on porte déjà des jeans, mais pas encore de baskets.

Le défilé a-t-il changé votre manière d’envisager la collection ?

Comme d’habitude, j’ai créé des pièces une par une, en ayant en tête un volume et une palette de couleurs. Je ne pense pas, comme certains designers, par silhouette. Je fais des bonnes pièces, que j’assemble ensuite. Disons que j’étais conscient qu’avec un défilé il faut faire rêver le client, l’emmener dans un univers qui le dépasse un peu. Quand j’étais musicien classique, on me disait de jouer pour le dernier rang, d’exagérer les gestes, les effets. Au défilé, c’est pareil, il faut aller au-delà de la réalité.

Comment votre attrait pour la mode vintage nourrit-il votre travail chez Fursac ?

Je m’inspire des volumes et des formes du passé, en étudiant les vêtements militaires, de travail, de sport et de sous-cultures qui ont vingt ans ou plus. Ça m’apprend ce qui fonctionne, ce qui fonctionne moins bien : telle forme de poche est plus pratique, tel matériau est plus résistant… Ces observations me permettent de créer des vêtements qui, je l’espère, constitueront le vintage de demain, des pièces qui vont être gardées pendant des années.

Votre rôle chez Fursac n’est-il pas de vendre sans cesse du neuf ?

Mon rôle, c’est de séduire le client par le style, la qualité et le prix des vêtements, de l’aider à construire son vestiaire et de lui donner envie de le porter longtemps.

Pour durer, la garde-robe doit-elle être intemporelle, en noir, blanc ou gris ?

Le cœur de la collection Fursac est plutôt sobre, mais on a aussi quelques pièces plus fortes, comme une fausse fourrure rose et un blouson zippé en cuir avec des éclairs argent. Des pièces de collection qu’on porte de temps en temps pour mettre un peu de piment. L’intemporalité, en soi, je n’y crois pas trop : les formes et les volumes évoluent toujours, et c’est sain. Il n’y a qu’une poignée de vêtements si parfaits qu’il n’y a rien à changer : le 501 et la Trucker Jacket Type III de Levi’s, la veste M65 de l’armée américaine ou le tee-shirt Hanes blanc.

Considérez-vous avoir atteint une telle forme de réussite ?

Au prix où on le propose [entre 700 et 1 200 euros selon le tissu], le costume Fursac est dur à battre. J’ai revu le dessin de l’épaule, ajusté la courbure, descendu les boutons et rallongé la veste. Je trouve qu’on a une vraie valeur ajoutée. Etant musicien classique de formation, j’ai un syndrome de l’imposteur qui me fait tout rationaliser à l’extrême. Je ne veux pas être le mec cool du moment, parce que si je le deviens, fatalement, un jour, je ne le serai plus. J’aimerais être comme Giorgio Armani ou Ralph Lauren : un habilleur. C’est pour ça que, longtemps, j’ai évité le défilé. Et il n’est pas dit que je garderai ce format éternellement !

Trouvez-vous le vintage de meilleure qualité que la production actuelle ?

On produisait aussi des vêtements nuls il y a trente ans, et il y a des pièces contemporaines qui sont géniales ! Le problème actuel, c’est qu’on ne sait plus reconnaître la qualité. La génération de ma grand-mère ne raisonnait pas en termes de marques, mais de matière. Elle savait de quoi elle parlait quand elle disait : « Il est où mon cachemire ? Elle est où mon écharpe en mohair ? »

Aujourd’hui, les marques ont flouté les lignes, le même tee-shirt peut coûter 30 ou 200 euros selon l’endroit où il est acheté. Et les clients ne laissent plus le temps aux vêtements de s’user pour définir ce qui est bon ou pas. Entre un manteau The Row à 8 000 euros et un Zara à 80 euros, la personne qui l’achète va le porter à peu près autant de temps. Sauf que c’est sur la durée qu’on voit la différence. Les gens trouvent que les vêtements de fast-fashion sont résistants, mais c’est souvent parce qu’ils les portent peu !

En quoi un vêtement usé est-il plus beau ?

Pour moi, le style, c’est porter des vêtements de qualité très longtemps. Un pull qu’on met pendant cinq ans s’adapte au corps, se modèle sur lui. Mes icônes, comme Steve McQueen, Robert Redford ou Serge Gainsbourg ont porté le même jean pendant quinze ans ! Quelqu’un qui s’habille en 100 % neuf n’a pas de style, mais il en aura peut-être quand les vêtements se seront patinés sur lui. En achetant des vêtements neufs, les gens s’imaginent devenir quelqu’un d’autre, alors que le vêtement patiné raconte qui tu es, ce que tu fais.

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Source du contenu: www.lemonde.fr

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