Si la plupart des designers de mode essaient de créer un univers qui fasse rêver, dans le contexte géopolitique actuel, il leur est parfois difficile de faire abstraction de l’actualité. C’est particulièrement vrai pour les créateurs américains ou très liés commercialement aux Etats-Unis, dont les défilés de cette saison masculine automne-hiver 2026-2027, présentée jusqu’au dimanche 25 janvier à Paris, évoquent plus ou moins explicitement le chaos généré par la présidence de Donald Trump.
« En parlant avec les fabricants textiles, j’ai été frappé de voir à quel point tous étaient inquiets des droits de douane de 50 % sur l’Inde imposés par l’administration Trump et dont on commence à sentir les effets », explique par exemple Kartik Kumra, fondateur et designer de Kartik Research. Cet Indien de 25 ans, qui a étudié l’économie à Philadelphie (Etats-Unis) avant de lancer sa marque à New Delhi en 2021 et a ouvert sa première boutique à New York en 2025, s’est rapidement fait une place dans le calendrier parisien avec un délicat vestiaire fabriqué avec des artisans de New Delhi.
« Nous devons construire quelque chose qui ne soit pas arrimé aux cycles de la demande occidentale, aux fluctuations politiques ou aux administrations lointaines. Quelque chose qui attire les autres à lui, plutôt que de chercher sans cesse à s’étendre vers l’extérieur », raisonne Kartik Kumra, qui a voulu saisir l’occasion du défilé à Paris pour faire la démonstration de l’exceptionnel niveau technique des artisans indiens.
Cette volonté a coïncidé chez lui avec la découverte de Raag, une marque indienne spécialisée dans le textile tissé à la main, qui, dans les années 1970, a joué un rôle central dans la structuration culturelle de la ville d’Ahmedabad. Kartik Kumra reprend l’idée d’un vestiaire artisanal qu’on ne saurait dater, dont les tons sourds servent à mettre en valeur les broderies scintillantes ou colorées, à donner de la douceur au patchwork teint à l’indigo, ou de la profondeur à des vestes d’aviateurs et des blazers imprimés. Mêlant des codes esthétiques occidentaux aux techniques indiennes, le designer obtient un vestiaire unique en son genre et très séduisant.
« Nous nous sommes autorisés à évoluer vers un registre de fabrication plus élevé. Ces pièces ne parlent ni de volume ni d’efficacité. Elles parlent de conviction », résume Kartik Kurma, qui, en dépit de son jeune âge, a déjà enregistré un certain nombre de succès : il est distribué dans près de 80 points de vente et a reçu un coup de projecteur inattendu quand le nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, a porté une cravate Kartik Research lors de sa prestation de serment le 31 décembre 2025. Un juste retour de karma.
Lignes tranchantes
Rick Owens, qui a grandi à Porterville en Californie, une ville qu’il qualifie de « provinciale et conservatrice », s’est toujours servi de sa marque pour célébrer la beauté des marginaux, des junkies, des prostitués ou des transsexuels – ceux qui, aujourd’hui, se retrouvent dans le viseur de Donald Trump. Installé depuis vingt-trois ans à Paris, et ayant toujours préféré les écrits sibyllins aux prises de position officielles, il ne parle pas directement du président dans cette collection qui, en détournant l’uniforme de police, résonne pourtant bien avec l’actualité américaine.
Son défilé, plongé dans un épais nuage de fumée, rassemble une armée de créatures enveloppées dans des vêtements qui semblent sculptés, aux lignes tranchantes et aux volumes amples. Le visage des mannequins est parfois masqué par le tissu, leur démarche alourdie par des bottes anguleuses et imposantes, « grotesquement exagérées », explique Rick Owens. Les surchemises en feutre, en fourrure ou en toile évoquent un vestiaire utilitaire, tandis que les épaisses vestes en Kevlar (tissu très résistant, souvent utilisé pour fabriquer les gilets pare-balles) font plutôt penser aux tenues des forces de l’ordre déployées lors de manifestations. « Le monde autour de nous est impossible à ignorer, autant le parodier », synthétise Rick Owens dans sa note d’intention.
Comme Rick Owens, Willy Chavarria est originaire d’une petite ville de Californie. Né d’une mère irlando-américaine et d’un père mexico-américain, il y a grandi dans une communauté d’immigrés avant de faire carrière dans la mode, à New York, chez Ralph Lauren et Calvin Klein. Depuis 2024, il se consacre à la marque qui porte son nom et qui célèbre ceux que la mode a tendance à sous-représenter. En janvier 2025, pour gagner en visibilité, il a délocalisé ses défilés de New York à Paris.
« Ces cinquante dernières années, on a eu une existence privilégiée où l’on pouvait croire que l’inclusivité et la douceur étaient des valeurs universellement partagées, explique le designer. On revient maintenant à des temps plus sombres, notamment aux Etats-Unis, où l’on assiste à une escalade de violence, avec des arrestations de la police de l’immigration ou des fusillades dans des écoles. » Ce constat l’a poussé à imaginer un défilé qui, à la façon d’une comédie musicale, ragaillardit ses spectateurs.
Sur une grande scène où ont été installés quelques éléments servant la dramaturgie – une vieille Cadillac, une cabine téléphonique, un lit, etc. – se relaient des chanteurs hispanophones (parmi lesquels le boys band Santos Bravos ou la Mexico-Chilienne Mon Laferte), des danseurs et des mannequins de tous âges, de tous horizons. Ces personnages, vêtus en Willy Chavarria, ont autant d’énergie que d’allure : les hommes en vestes croisées, pantalons courts, chaussettes blanches et mocassins ; les femmes en robes midi à épaulettes.
« En tant que designer de mode, il ne faut pas être déconnecté de la réalité, mais on peut y chercher ce qui fait la bonté de la nature humaine », affirme Willy Chavarria, qui parvient à éviter les clichés. Et confirme avec ce défilé que son talent réside autant dans la conception des vêtements que dans leur mise en scène.
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