Quelque quatre bouteilles de champagne sur cinq vendues dans le monde sont des « BSA », pour reprendre un sigle barbare, méconnu du public car ne figurant pas sur les étiquettes. Soit « brut sans année ». « Brut » veut dire qu’il y a peu de sucre ajouté (moins de 12 grammes par litre). Et « sans année » signifie que les jus ne viennent pas d’une seule année de récolte mais de plusieurs : une bouteille est souvent remplie de vins anciens, dits « de réserve », ajoutés à la récolte d’une année, qui varie selon les marques, et qui sert de base.
Mais le sigle BSA ne dit pas l’essentiel : l’art de l’assemblage de jus, propre au champagne. Dans la bouteille de « brut sans année » sont en effet réunis, la plupart du temps, les trois principaux cépages – pinot noir, chardonnay et meunier – cultivés dans différents villages de la région, différents terroirs ou crus plus ou moins qualitatifs. Bref, chaque bouteille BSA peut contenir n’importe quelle grappe de raisin, de n’importe quelle année, à condition qu’elle soit récoltée dans l’appellation Champagne. Cela permet de produire des bouteilles en masse, puis de les vendre à des prix plutôt bas, grosso modo de 20 à 50 euros selon les marques. Disons, finalement, que la meilleure définition du BSA est qu’il s’agit du champagne le plus commun, le plus répandu et le moins cher.
Mais, pour une maison prestigieuse, le BSA représente bien plus que sa cuvée majoritaire. Il doit exprimer son identité, révéler un goût que le consommateur doit retrouver d’une année à l’autre. Pour cela, chaque chef de cave doit jongler avec des dizaines ou des centaines de jus issus de cépages et de terroirs multiples. « Le BSA est sûrement le vin le plus difficile à réaliser, explique Cédric Thiebault, chef de cave de la marque Besserat de Bellefon. Il faut plaire au plus grand nombre et en même temps faire un vin complexe et identitaire, lui permettant de trouver sa place. »
« Jouer sur tous les registres »
Les BSA représentent 90 % des bouteilles produites par Moët & Chandon. Le plus connu de la gamme est la cuvée « Brut impérial » (autour de 40 euros). Cette cuvée emblématique depuis 1869 est constituée à peu près à parts égales des cépages chardonnay, pinot et meunier. « Notre BSA rend hommage à la diversité de la Champagne et aux assemblages, explique Benoît Gouez, chef de cave depuis vingt ans. Les trois cépages permettent de jouer sur tous les registres : longueur, matière en bouche, aromatiques, structure… Pour reproduire l’identité de Moët, je prends les jus que chaque année nous offre et je les complète par des vins de réserve. » Un travail d’orfèvre réalisé chaque année, souvent insoupçonné quand on déguste une bouteille.
A côté de leur BSA, les grandes marques concoctent des « cuvées de prestige » pour se distinguer un peu plus. Le nombre de bouteilles se réduit souvent à quelques milliers, qui sont plus qualitatives et bien plus chères, jusqu’à 200 euros et plus. Les critères formant une cuvée rare sont multiples : les meilleurs crus, une seule année de production si celle-ci est millésimée, souvent une seule parcelle de qualité extrême…
Quelques chiffres donnent néanmoins une idée du rapport de force. Les BSA représentent 85 % des ventes de champagnes dans les boutiques Lavinia et celles de Nicolas. En 2023, selon le Comité Champagne, les bruts sans année pèsent 76 % des exportations (plus de 80 % pour l’Union européenne) quand les rosés font près de 10 %, les cuvées de prestige, 5,6 %, et les millésimés, 1,4 %.
Source du contenu: www.lemonde.fr
