En 2026, les femmes sont toujours minoritaires à la direction artistique des grandes maisons de mode. Quand elles occupent ce poste, il n’est pas rare qu’elles se concentrent sur un vestiaire capable de mettre en valeur le corps féminin et de s’adapter à lui. C’est le cas à la fashion week de Paris automne-hiver 2026-2027, qui se termine le 10 mars.
« Quand j’habille les femmes, je les traite comme il se doit, en gardant à l’esprit que nous sommes toutes uniques, avec des besoins spécifiques », affirme Sarah Burton. La directrice artistique de Givenchy a imaginé aux Invalides un décor rappelant la forme d’un zootrope, une machine constituée d’un cylindre porteur d’images tournant sur un axe, pour symboliser « les multiples formes d’une féminité fragmentée ».
Après avoir proposé deux collections très lisibles, destinées à rappeler les fondamentaux de Givenchy – un vestiaire élégant pour une femme qui assume son corps –, elle s’autorise à faire preuve d’un peu plus d’excentricité, usant davantage de couleurs et de détails. Des tailleurs aux proportions parfaites, égayés par une cravate à motifs côtoient des robes longues fendues jaune soleil ou bleu Klein. On trouve aussi des manteaux en (fausse) fourrure léopard, des vestes en laine pliées comme des origamis, une longue cape en cuir rouge orangé. Et, un peu partout, des détails singuliers : des gants en forme de boule, des tee-shirts en soie qui servent de coiffes retenant les cheveux, des foulards en cuir colorés.
A travers ce vestiaire, Sarah Burton commence à livrer un peu de son histoire : il y figure des souvenirs de tableaux de son enfance, des chemises de son père et même un tissu qu’utilisa Alexander McQueen lors de son passage chez Givenchy – elle fut sa collaboratrice pendant quatorze ans. Dans ce bel et riche ensemble, les silhouettes les plus réussies sont celles qui restent connectées à la réalité, dans lesquelles on peut se projeter.
Chez Hermès, Nadège Vanhée fait preuve d’une longévité rare par les temps qui courent. Arrivée en juin 2014, elle ne s’est jamais écartée de sa ligne, une garde-robe fonctionnelle et épurée rappelant les origines équestres de la maison. La collection, cette fois, est baptisée « Entre chien et loup ». « C’est un moment que j’aime particulièrement. L’idée, ici, est de jouer sur l’obscurité qui commence à grandir et force à être plus alerte, à réajuster notre perception », explique la créatrice.
Des cristaux brodés
Le décor du défilé, au siège de la garde républicaine, consiste en un long podium surélevé serpentant au-dessus d’un sol sylvestre dans une lumière bleutée. Il retranscrit l’idée d’une balade crépusculaire dans la nature. Les mannequins qui le parcourent, dans leurs cuissardes à talons plats, sont à l’aise. Déclinés dans un bleu-noir luisant, du marron fauve ou du gris fumé, le cuir est partout, sous la forme de combinaisons zippées, de petites robes si courtes qu’elles se confondent avec des vestes, d’un blouson au col fourré associé à une jupe fendue. Ces peaux souples suivant les courbes du corps sont aussi protectrices que sensuelles.
Les Zip, souvent placés de biais, jouent un rôle important dans cet équilibre, offrant, par exemple, la possibilité d’ouvrir très haut la fente d’une jupe « pour enfourcher un vélo ou provoquer des conversations », s’amuse Nadège Vanhée. Pour celles qui n’ont pas envie d’en montrer trop, la designer a aussi prévu des combinaisons ou des cyclistes à porter en dessous, ainsi que toute une déclinaison de jodhpurs. « Des vêtements qui accompagnent le mouvement et laissent le corps s’exprimer avec grâce », résume-t-elle.
« J’oublie souvent que je suis l’une des rares femmes de cette industrie à dessiner pour les femmes, assure, de son côté, Stella McCartney. Au moment des essayages, j’aime porter moi-même les vêtements. Plus j’avance, plus je cherche à me mettre au service des clientes et de la nature. » Ce double objectif s’illustre cette saison par un spectacle au Touring Club de France. Dans ce centre équestre de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), une douzaine de chevaux tournoient docilement, trottinent ou font des roulades, tandis que des mannequins défilent autour, d’un pas leste, dans des créations éclectiques, acérées et autocentrées.
« Je voulais raconter ma vie en vêtements », assume la Britannique. Son enfance passée en Ecosse donne naissance à des écharpes ou gilets en crochet ; son pedigree de « fille de » (Paul McCartney) à un explicite tee-shirt « My dad is a rock star » ; son goût pour la mode des années 1980, à un déluge de silhouettes très épaulées à la taille ceinturée, à des matières pailletées ou à des cristaux brodés. L’ensemble, trop hétéroclite, est quelque peu éclipsé par les mouvements des équidés, mais promeut diverses innovations textiles : du denim recyclé sans utilisation d’eau, des similicuirs biosourcés, des sequins sans plastique.
Cette persévérance à exclure les matières d’origine animale depuis les débuts de la marque, en 2001, a notamment valu à Stella McCartney de se voir remettre la Légion d’honneur, le 5 mars, des mains d’Emmanuel Macron, au palais de l’Elysée. L’aréopage présent pour l’applaudir rassemblait Anna Wintour, Oprah Winfrey ou encore Antoine et Delphine Arnault, les deux aînés de Bernard Arnault, auprès duquel elle occupe un poste de conseillère aux questions environnementales depuis 2019. Une distinction susceptible de valoir à la designer un surplus d’admiration de la part de ses adeptes. Et peut-être de susciter, chez des créatrices en herbe, de futures vocations.
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