Pour la première fois, la mère biologique d’un enfant kidnappé pour être adopté de façon illégale à l’étranger demande des dommages et intérêts au gouvernement sud coréen.
Le 9 mai 1975, Kyung-ha Han, petite-fille de six ans, joue en bas de chez elle à Séoul avec ses amis. Sa mère, Tae-soon, est partie au marché. Son père n’est pas là. Dans la cour, une femme «étrange» s’approche. Elle lui dit connaître sa mère, affirme que depuis la naissance de sa petite sœur, celle-ci n’a «plus besoin d’elle» et la convainc de se rendre à la gare pour y prendre le train. La fillette la suit, s’endort pendant le trajet. Une fois au terminus, elle est seule, plus de trace de la femme. Quand la police la récupère, elle est conduite à un orphelinat. Puis aux États-Unis où elle se voit confier à un couple originaire de Virginie, ses parents adoptifs. Lorsqu’elle réclame sa mère, on lui répète qu’elle l’a abandonnée. Elles se reverront 44 ans plus tard.
En 2019, Tae-soon, la mère, a retrouvé Kyung-ha, la fille, à l’aéroport de Séoul. Celle-ci s’appelle désormais Laurie Bender, elle est infirmière, citoyenne américaine. Une des victimes du système d’adoption illégale orchestré par la Corée du Sud pendant plus de quarante ans, rapporte la BBC dans un long reportage publié ce samedi.
L’histoire des Han n’est pas isolée – un rapport publié le 26 mars par la Commission vérité et réconciliation de Corée du Sud fait état d’un système organisé «qui a conduit à la violation des droits humains de [personnes] adoptées» – mais Tae-soon Han, la mère, est le premier parent à demander des dommages et intérêts au gouvernement sud coréen pour l’enlèvement de sa fille. «J’ai passé 44 ans à me ruiner corps et esprit, a-t-elle déclaré à la BBC. Mais pendant tout ce temps, est-ce que quelqu’un s’est jamais excusé auprès de moi ? Personne.»
Au retour du marché ce jour de mai 1975, la mère de famille constate l’absence de Kyung-ha. Elle s’affole, prévient les autorités. Pendant des décennies, elle et son mari ont fait le tour des commissariats et des orphelinats, distribué des tracts et lancé des appels éplorés à la télévision. À la BBC, Tae-soon Han raconte avoir arpenté les rues à la recherche de sa fille jusqu’à ce que ses «dix ongles de pieds tombent».
Des excuses officielles
En 1990, après un passage à la télévision, une femme la contacte. Elle lui dit être Kyung-ha. Ce n’est pas vrai mais Tae-soon ne le découvrira qu’après l’avoir, dans le doute, hébergée un moment. En 2019, le tunnel s’éclaire. L’association 325 Kamra, qui s’occupe de réunir les familles coréennes «séparées par la guerre, l’adoption, la mort et les tragédies» lui permet via un test ADN d’élargir ses recherches. De son côté, Kyung-ha a aussi fait un test et les données se croisent. Les retrouvailles sont organisées. Sur les photos publiées par la BBC, on les voit en larmes, se toucher le visage. À l’aéroport de Séoul, Tae-Soon, coiffeuse de profession, raconte avoir reconnu son enfant en lui touchant les cheveux. Au fur et à mesure de la discussion, les deux femmes sont parvenues à reconstituer le fil de la journée qui les a séparées.
Des enregistrements frauduleux d’orphelins, des falsifications d’identité et un contrôle inadapté des parents adoptifs
Dans son rapport, la Commission vérité et réconciliation de la Corée du Sud dénonce le trafic d’enfants illégalements adoptés
Dans une étude publiée en 2023*, les chercheurs Yves Denéchère et Fábio Macedo rapportent que «les vrais débuts de l’adoption internationale» datent de 1945 et de «l’important flux partant de la Corée». À cette date, le pays est occupé par le Japon. À partir de 1950, alors que la guerre entre les deux Corées éclate et que la pauvreté augmente, l’adoption sert à se débarrasser des enfants nés des relations entre des militaires américains et des Sud-Coréennes – le métissage est très mal considéré dans le pays, attaché à «la pureté du sang». Des enfants sans abri sont pris à leur mère. Comme certains meurent en cours de route, d’autres doivent les remplacer. D’où les enlèvements.
Dans son rapport rendu le 26 mars après trois ans d’enquête et l’épluchage de 367 plaintes, la Commission vérité et réconciliation de la Corée du Sud dénonce une «exportation massive d’enfants» – 140.000 au minimum – organisée par des agences privées, rendue possible par le manque de surveillance du gouvernement. Pendant quarante ans, tous les moyens ont été déployés pour trouver des bébés afin de satisfaire les besoins des couples occidentaux en mal de descendance et prêts à débourser des sommes importantes. Des «enregistrements frauduleux d’orphelins, des falsifications d’identité et un contrôle inadapté des parents adoptifs.»
Alors que ces derniers doivent être soumis à un examen d’éligibilité, le document souligne que pour la seule année 1984, 99% des demandes d’adoption internationale ont été accordées le jour même ou le lendemain. La commission a appelé le gouvernement à présenter «ses excuses officielles».
*Étude historique sur les pratiques illicites dans l’adoption internationale en France
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