Liban : la stratégie israélienne de la terre brûlée

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Un mois après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu entre le Liban et Israël, les destructions massives et les déplacements de population transforment progressivement le sud du Liban en désert. Israël contrôle désormais 68 villages et occupe près de la moitié de la zone sud du fleuve Litani, appliquant une stratégie d’anéantissement territorial comparable à celle observée à Gaza.

Des villages entiers détruits par l’armée israélienne (capture X)

Un cessez-le-feu fragile parsemé de violations

Annoncé le 16 avril par le président américain, le cessez-le-feu entre le Liban et Israël a été prolongé de 45 jours vendredi 15 mai après des négociations menées à Washington. Pourtant, cette trêve n’a pas freiné l’escalade militaire. Selon les autorités libanaises, près de 400 personnes ont été tuées depuis son entrée en application, un bilan qui révèle l’ampleur des opérations poursuivies malgré l’accord.

Le Premier ministre libanais Nawaf Salam a fourni des chiffres éloquents lors d’une interview accordée à la chaîne saoudienne Al-Arabiya le 10 mai : Israël contrôle désormais 68 villages du sud du Liban et occupe près de la moitié de la zone au sud du fleuve Litani. Cette occupation croissante s’accompagne de bombardements continus. Le 16 mai, l’armée israélienne a annoncé de nouvelles frappes contre des infrastructures présumées du Hezbollah, tandis que l’Agence nationale d’information libanaise rapportait des bombardements sur plusieurs villages du sud.

Villages rasés et terre brûlée : la transformation du paysage libanais

Des destructions systématiques comparables à Gaza

Les images émanant du sud du Liban évoquent désormais les paysages de dévastation observés dans la bande de Gaza : quartiers entièrement rasés, routes éventrées, terres agricoles brûlées. Les villages frontaliers libanais subissent une destruction infrastructure après infrastructure. Des ponts stratégiques ont été détruits, coupant les liens de communication et les accès économiques. Même l’accès à la mer n’est plus garanti pour les pêcheurs de Tyr, qui rapportent avoir reçu des ordres de ne pas dépasser certaines limites sous peine d’être pris pour cible.

Les frappes aériennes ont fait au moins 2 618 morts et 8 094 blessés depuis le 2 mars, selon le ministère de la Santé libanais. Au plus fort de l’escalade, plus d’un million d’habitants ont été déplacés, transformant le sud en zone de désolation humaine.

Une présence militaire directe qui change la donne

L’entrée des troupes terrestres israéliennes marque un tournant qualitatif et quantitatif. Depuis octobre 2023, l’armée israélienne exerçait un contrôle du territoire par une présence aérienne permanente, notamment via l’usage massif de drones. Aujourd’hui, cette présence aérienne se double d’une occupation militaire directe dans plusieurs villes et villages du sud. Les bombardements s’accompagnent de destructions massives d’habitations, de terres agricoles et d’infrastructures civiles.

Au-delà des civils, tous ceux qui échappent au modèle du simple habitant deviennent des cibles : pêcheurs, bergers, figures d’autorité locale. Plusieurs bergers ont été tués ou enlevés selon les observateurs locaux, révélant une stratégie de contrôle territorial plus globale.

Rendre le territoire invivable

Fabriquer du no man’s land plutôt que d’occuper

Selon les analystes spécialistes de la région, la stratégie israélienne dépasse les enjeux sécuritaires traditionnels. Agnès Levallois, présidente de l’Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient, analyse la situation comme une volonté de destruction totale pour empêcher le retour des habitants. Une fois tout détruit et l’interdiction faite aux populations de revenir, Israël peut maintenir un contrôle du territoire sans occupation militaire massive. « C’est exactement la même logique qu’à Gaza : faire en sorte que le territoire devienne invivable », affirme-t-elle.

Aurélie Daher, enseignante-chercheuse à l’université Paris-Dauphine spécialiste du Hezbollah, qualifie cette approche de « politique de grignotage ». Le processus suit un schéma répétitif : avancer par petits bouts, prendre un premier village, détruire tout, annoncer avoir éliminé des infrastructures du Hezbollah, puis passer à la ville d’à côté. Le terme « infrastructure » devient clé : les Israéliens considérant potentiellement chaque maison du sud comme un mini-entrepôt d’armes, tout bâtiment peut entrer dans cette catégorie, justifiant sa destruction.

Une stratégie de zone tampon redéfinie

Au fil des mois, le sud du Liban est redevenu dans les discours israéliens ce que l’État hébreu qualifie de « zone tampon ». Israël avait déjà occupé cette région entre 1978 et 2000 avec l’appui de la Finul, la Force intérimaire des Nations unies au Liban. Avant, il existait déjà une forme de zone tampon avec la présence internationale. Ce qui changerait aujourd’hui, c’est un contrôle uniquement israélien, sans intermédiaire international.

Tsahal justifie régulièrement ses frappes en accusant le Hezbollah d’utiliser les populations civiles comme boucliers humains. Or, plusieurs observateurs estiment que la destruction systématique va bien au-delà d’une simple stratégie sécuritaire visant à éloigner le mouvement chiite pro-iranien de la frontière nord israélienne.

Réactions libanaises et craintes d’une normalisation imposée

Le Hezbollah refuse l’« illusion de la paix »

Le Hezbollah a vivement critiqué les négociations menées à Washington, appelant les autorités libanaises à renoncer à « l’illusion d’un accord de paix » avec Israël. Le mouvement chiite dénonce les concessions faites par les négociateurs libanais et exige que les autorités privilégient l’intérêt national. Il met également en garde contre les tentatives de reproduire un accord similaire à celui du 17 mai 1983, signé sous le mandat du président Amine Gemayel mais jamais ratifié par le Parlement.

Le Hezbollah soulève une question centrale : quels résultats concrets ont apporté les concessions depuis le cessez-le-feu du 27 novembre 2024 ? Pour le mouvement, au lieu d’abandonner cette approche diplomatique, les autorités s’apprêtent à emprunter une voie politique et sécuritaire engendrant une nouvelle concession à Israël. Car après chaque cycle de négociations, l’armée israélienne intensifie ses attaques, ciblant davantage de villages et de villes, tuant plus de Libanais, détruisant plus de maisons.

Tensions confessionnelles et consensus national absent

Le mufti jaafarite Ahmad Kabalan, proche du Hezbollah, critique vivement les autorités libanaises pour s’aligner sur Washington contre la « résistance ». Il affirme que l’État libanais « achète la sécurité auprès d’Israël au prix d’une atteinte à la paix civile ». Selon lui, le danger réside dans l’ouverture d’une voie sécuritaire entre l’armée libanaise et l’armée israélienne pour coordonner le désarmement de la résistance.

Contrairement aux promesses diplomatiques, la majorité des Libanais ne sont pas favorables à un accord de paix avec Israël. Une telle perspective est perçue comme une normalisation des relations avec un pays qui continue de bombarder le territoire libanais. Cette absence de consensus national crée des risques de conflits intérieurs, rappelant les crises confessionnelles les plus dangereuses du Liban.

Le bilan : une nation fragmentée et un avenir incertain

Un mois après le cessez-le-feu, le bilan est catastrophique pour le Liban. Les destructions massives, les déplacements forcés de population et l’absence d’amélioration sécuritaire dessinent un tableau sombre. Israël contrôle militairement une part considérable du sud libanais, appliquant une politique de terre brûlée systématique rendant ces territoires invivables.

Les négociations se poursuivront avec un volet politique, prévues en juin et un volet sécuritaire débutant le 29 mai. Pourtant, pour de nombreux Libanais et organisations locales, ces pourparlers représentent une capitulation progressive plutôt qu’une solution durable. La question centrale demeure : comment restaurer la stabilité et la souveraineté libanaises face à une stratégie d’anéantissement territorial, tandis que le pays se fragmente politiquement et confessionnellement autour de visions opposées de son avenir ?

 

Source du contenu: infodujour.fr

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