En cette Journée mondiale des tourbières, gros plan sur ces zones humides souvent méconnues et pourtant bien plus efficaces que les forêts pour capter le CO2.
Elles se font discrètes, mais elles sont essentielles. Les tourbières, ces zones humides composées d’eau stagnante, colonisées par la végétation et au sol riche en matière organique (de la matière vivante qui s’est décomposée), ont un rôle majeur face au réchauffement climatique. Un rôle pourtant longtemps méconnu ou ignoré jusqu’il y a quelques années, d’abord en raison de leur superficie marginale. Les tourbières ne représentent que 3 à 4% de la surface des sols sur la planète, mais elles sont bien plus efficaces, pour fixer le CO2, que les forêts dont on parle tout le temps.
« Les tourbières représentent une surface beaucoup moins importante que la savane, les forêts ou les grandes prairies d’Amérique et d’Asie. Ce n’était donc pas forcément l’écosystème dont on parlait le plus, constate Daniel Gilbert, professeur d’écologie à l’Université Marie et Louis Pasteur de Besançon. Mais on s’est aperçu qu’en termes de stock de carbone, c’est-à-dire la quantité de carbone à l’origine dans l’atmosphère et aujourd’hui stockée dans les écosystèmes, les tourbières stockent au moins un tiers du carbone mondial, 600 milliards de tonnes, quand les forêts doivent être autour de 400 milliards de tonnes ». À surface égale, une tourbière stocke dix fois plus de CO2 qu’une forêt.
Le rôle de l’eau
Le secret de cette performance, c’est l’eau. « La tourbière étant pleine d’eau, l’oxygène n’arrive pas à diffuser dans la tourbe et les bactéries n’arrivent pas à décomposer la matière organique. Mais si on enlève l’eau, bien évidemment ça se met à se décomposer très vite, explique Daniel Gilbert. C’est un phénomène que tout le monde a vu chez lui. Quand on met du terreau dans un pot de fleurs, petit à petit il y en a de moins en moins. Où est-il ? Dans l’atmosphère ! Il s’est décomposé dans le pot de fleurs ; le sol, qui est un sol organique, repart dans l’atmosphère. C’est ce qui se passe un peu partout quand on cultive un sol de tourbe après drainage : dans des conditions moyennes, on perd à peu près un demi-centimètre de hauteur de terre par an ». Une tourbière asséchée, drainée, c’est du CO2 dans l’atmosphère.
L’agriculture figure ainsi par les ennemis des tourbières. Actuellement, c’est le cas notamment en Indonésie où on détruit des tourbières pour produire de l’huile de palme. Mais de tous temps, et partout dans le monde, les tourbières, les zones humides, ont été sacrifiées. « Historiquement, le but du jeu sur Terre, c’est d’éliminer les zones humides qui ne servent à rien, ironise le spécialiste des tourbières. C’est plein d’eau, ça ne permet pas d’avoir une production agricole ou forestière. Et donc on a détruit, en se disant : c’est pour le bien de l’humanité. Sauf qu’aujourd’hui, on s’aperçoit que sans les zones humides on est fichus, en fait ». Car au-delà du carbone, les tourbières abritent une grande biodiversité, elles évitent les inondations et nous donnent de l’eau potable.
Volonté politique
Mais on peut encore sauver les tourbières pour sauver l’humanité. Encore faut-il qu’il y ait la volonté politique. « Techniquement, on remet en eau, ça marche très bien avec du temps. Une tourbière ayant 5000 ou 7000 ans, vous ne la remettez pas en selle en six mois, on parle de processus lents, écosystémiques, mais ça marche très bien, souligne Daniel Gilbert. Mais politiquement, sociologiquement, il très difficile d’aller dire aux agriculteurs qu’il faut revenir en arrière pour la société et y compris pour eux. Donc on sait faire, mais c’est super difficile à faire ! ».On sait faire mais c’est difficile à faire : c’est un bon résumé de l’action politique face à la crise climatique.
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