Les industriels de la chimie européens continuent de vendre dans le monde entier des produits phytosanitaires pourtant bannis dans l’Union européenne : plus de 120 000 tonnes en 2024, selon l’ONG Public Eye. Une loi promise depuis six ans par Bruxelles n’a toujours pas vu le jour.
On n’a qu’une santé, proclame le sommet One Health, organisé aujourd’hui en France. Ce qui n’empêche pas la France et les autres pays membres de l’Union européenne de continuer à exporter des pesticides qui sont pourtant interdits dans l’UE. La justice française, à Marseille, se prononce d’ailleurs aujourd’hui sur le cas de six agriculteurs accusés d’avoir importé des pesticides interdits. Mais c’est généralement dans l’autre sens que les choses se jouent, même s’il ne s’agit malheureusement pas d’un jeu, puisqu’il est question de vie humaines.
Dans l’histoire des pesticides, utilisés par l’agriculture pour limiter les ravageurs et autres maladies, on retrouve l’éternelle opposition entre la santé des consommateurs et les profits des industriels. L’Europe est championne du monde des pesticides, pas pour leur utilisation grâce à la règlementation la plus stricte au monde, mais pour leur production : la chimie est un savoir-faire historique, du côté de l’Allemagne notamment, avec Bayer et BASF, sans oublier le Suisse Syngenta. « Ces trois entreprises, qui sont donc européennes, contrôlent plus de la moitié du marché mondial des pesticides. Et une bonne partie de leurs usines sont basées en Europe. Quand on interdit un produit, c’est uniquement son utilisation qu’on interdit sur le sol européen. Mais les industriels peuvent continuer à fabriquer ces produits », relève Laurent Gaberell, enquêteur au sein de l’ONG suisse Public Eye qui travaille sur l’impact des « entreprises sur les pays économiquement défavorisés ».
122 000 tonnes exportées en 2024
Public Eye a ainsi publié une enquête éloquente sur le marché des pesticides. En 2024, 122 000 tonnes de pesticides interdits en Europe ont été exportés par les industriels européens. Un chiffre qui a plus que doublé depuis 2018. Empêchés de vendre en Europe, les industriels ne se sont pas gênés pour poursuivre leur dangereux commerce et faire des affaires partout ailleurs dans le monde.
L’Europe exporte ainsi des pesticides interdits sur son territoire dans près d’une centaine de pays en développement ou aux économies intermédiaires : le Brésil, l’Inde, ou encore le Maroc et l’Afrique du Sud, les premiers clients en Afrique. Partout où la règlementation est plus souple et où les agriculteurs sont encore moins protégés.
Agriculteurs pieds nus
En Inde, « dans les campagnes, raconte Laurent Gaberell, vous voyez les paysans qui appliquent ces pesticides sans aucune protection, sans masque, sans gants, sans lunettes, souvent pieds nus, alors que ce sont des pesticides extrêmement dangereux, qui sont même trop dangereux pour être utilisés par des agriculteurs européens avec toutes les protections disponibles. Vous imaginez donc les risques pour des paysans indiens qui les appliquent sans aucune protection, et souvent sans aucune conscience des dangers ». Au Brésil, l’épandage est la règle (une technique interdite en Europe, sauf exceptions) : des tonnes de pesticides balancées par avion, dispersés à tous vents – il ne vaut mieux pas habiter ou aller à l’école près d’un champ.
Malgré les risques pour la santé, qui ont justement entrainé leur interdiction dans l’UE, la fabrication de ces poisons reste encore autorisée. En 2020, la Commission de Bruxelles avait promis une loi pour interdire ces exportations. Mais on l’attend toujours. Et aujourd’hui, la remise en cause régulière du Pacte vert européen ne rend pas très optimiste. Les Européens « ont subi de fortes pressions de l’industrie. Il faut le dire : il y a des grosses résistances du côté de l’industrie chimique européenne. Et maintenant, le vent a tourné un peu au niveau politique et on sent que cela ne fait plus autant partie des priorités. On a un peu peur que la Commission renie son engagement pris en 2020 », avoue Laurent Gaberell.
Deux poids deux mesures
Cette histoire révèle ainsi une forme d’hypocrisie de la part de l’Union européenne. On tolère pour les pays pauvres ce qu’on refuse chez soi. « Il y a un deux poids deux mesures, un double standard de la part de l’Union européenne sur ce sujet. Il s’agit des pesticides les plus dangereux au monde qui ont été retirés du marché parce qu’ils polluaient les nappes phréatiques, parce qu’ils tuaient les abeilles en masse, parce que ce sont des produits qui sont cancérogènes ou qui peuvent nuire à la fertilité ou qui empoisonnent les agriculteurs. Mais on décide de fermer les yeux pour protéger notre industrie », condamne Laurent Gaberell.
Là où l’histoire est encore plus absurde, c’est que l’Europe importe des produits agricoles venus de ces pays. Les pesticides interdits reviennent ainsi dans les assiettes des Européens.
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