«Que peut la raison face à Trump ?» : au salon Wine Paris, les vignerons dans l’attente des inéluctables droits de douane

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REPORTAGE – Les affaires continuent envers et contre tout pour la filière viticole française, réunie pendant trois jours à Paris dans un contexte géopolitique et économique incertain.

Dégustations, poignées de mains, sourires polis et échanges de cartes. Dans les allées bondées de Wine Paris, en ce mardi 11 février 2025, les affaires tournent comme si de rien n’était. Comme si ne planait pas l’ombre de Donald Trump et de ses menaces de droits de douane sur les importations américaines de vins français. Installé dans les grands hangars de Paris Expo Portes de Versailles depuis sa première édition en 2019, le salon des professionnels du secteur des vins et spiritueux n’a jamais attiré autant de monde. Pas moins de 5300 exposants venus de 54 pays et 50.000 visiteurs se rencontreront du 10 au 12 février, dans un contexte géopolitique et économique instable qui s’ajoute à la longue liste des maux de la filière : surproduction et changement climatique en tête. «Les acteurs ressentent plus que jamais le besoin de se rassembler autour d’un point d’ancrage fort, pour renforcer leurs liens et échanger», veut croire Rodolphe Lameyse, directeur général de Vinexposium, qui organise le salon.

Se rassembler donc, et travailler comme ils en ont l’habitude sans trop penser à ce qui pourrait venir de l’autre côté de l’Atlantique. «Donald Trump a une grande gueule, il fait le coq, mais tant qu’il n’y a rien de concret…», glisse un vigneron de Chablis. «On n’a pas de boule de cristal. On verra quand ça se présentera, confie Laurent Delaunay, président délégué du Bureau interprofessionnel des vins de Bourgogne. En attendant, c’est «business as usual» (les affaires comme d’habitude) : on discute de tarifs, de disponibilités et de commandes.» Lors du premier mandat de Trump, le président américain avait mis en place une surtaxe de 25% sur le vin français et espagnol comme mesure de rétorsion en plein conflit entre Airbus et Boeing, et le chiffre d’affaires des vins de Bourgogne aux États-Unis avait brutalement chuté de 25%. «Un choc» alors que le marché américain capte près d’un quart des exportations du vignoble bourguignon. De manière générale, les Américains sont le premier consommateur mondial de vin au monde et les vignerons français sont leurs premiers fournisseurs en valeur.

Se diversifier pour mieux résister

François Labet, président du BIVB, espère que la France passera cette fois entre les gouttes : «Trump a d’abord attaqué les pays qui s’étaient publiquement montrés hostiles à sa réélection, comme le Canada et le Mexique. Notre président (Emmanuel Macron) a fait profil bas… ». Pour Louis Moreau, propriétaire d’un domaine à Chablis qui exporte environ 12% de sa production vers les États-Unis, la question n’est pas de savoir s’il y aura des droits de douane, mais quand. «Nos partenaires là-bas nous disent que ce n’est pas pour tout de suite, plutôt pour l’été.» Le producteur s’attend à une perte de marché de l’ordre de 15 à 20% et réfléchit donc à renforcer d’autres marchés pour compenser, notamment le Brésil, la Corée du Sud ou encore à Singapour.

D’autres exploitations viticoles s’étaient organisés en amont. C’est le cas du domaine de la Garenne, qui produit du vin bio à Sancerre et a toujours cherché à diversifier ses débouchés d’exportations. L’Amérique du Nord ne représente que 7 à 8% du total de ses bouteilles expédiées à l’étranger. Pour d’autres domaines de la région, le chiffre peut atteindre jusqu’à 60%. «Cette clientèle très variée nous rend moins dépendants des soubresauts. On passe plus sereinement les zones de turbulence comme le Covid ou les taxes», se félicitent Fabienne et Benoît Godon-Reverdy, les gérants. Ils incitent les producteurs à «profiter du salon pour essayer de se diversifier».

«Il faut qu’on se défende»

«Prioriser d’autres marchés oui, mais avant d’en trouver un équivalent à celui des États-Unis, il va falloir se lever tôt», souffle Albéric Bichot président des domaines Albert Bichot. Cette maison bourguignonne historique comptait tellement sur les États-Unis, partenaire «historique», «traditionnel», qu’elle avait même ouvert une filiale sur place, Albert Bichot USA, avec 15 salariés. «Comment se préparer ? On attend, comme tout le monde. Tous les matins, on se réveille en se demandant quelle est la nouvelle annonce du jour, poursuit Albéric Bichot. La lueur d’espoir, c’est que Donald Trump agisse en homme d’affaires et qu’il se rende compte que la filière importation/distribution américaine sera davantage perdante que gagnante dans cette histoire.

François Collard, propriétaire du Château Mourgues du Grès, niché au sud de la vallée du Rhône, place aussi ses espoirs dans la filière américaine d’importation et de distribution. «Ils sont bien organisés. Ils doivent faire entendre que ce serait du perdant-perdant», observe-t-il. Debout à ses côtés, Olivier Maurice, le commercial export, se montre moins optimiste quant à l’influence de ce lobbying : «Que peut la raison face à Trump ?»

«Il ne comprend que le rapport de force et ne respecte que les gens qui combattent», juge de son côté Jean-Marie Fabre, président des Vignerons indépendants de France. Le syndicat, qui parle au nom de 3600 des 4600 exportateurs français aux États-Unis, lutte ainsi pour une Europe et une France forte face à Donald Trump. «Il faut qu’on se défende, qu’on riposte, estime Jean-Marie Fabre. Perdre des parts de marché sans combattre serait une faute politique.»

Source du contenu: www.lefigaro.fr

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