Reporters sans frontières révèle des cas systématiques de torture contre des journalistes palestiniens détenus en Israël depuis octobre 2023. Cinq professionnels de l’information ont témoigné des violences, humiliations et privations subies dans les bases militaires et prisons israéliennes, malgré l’identification de leur statut de journaliste au moment de leur arrestation.
Les arrestations ciblées : des journalistes identifiés et arrêtés pour leur métier
Les cinq journalistes palestiniens de Gaza documentés par Reporters sans frontières ont tous été arrêtés après le 7 octobre 2023 en se déclarant explicitement journalistes aux forces israéliennes. Parmi eux figurent Alaa al-Sarraj, cameraman d’Ain Media, Diaa al-Kahlout, chef du bureau local du journal Al-Araby Al-Jadeed, Shady Abu Sedo, reporter de Palestine Today, et Emad al-Ifranji, directeur du quotidien palestinien Al-Quds. Le cinquième journaliste a requis l’anonymat par crainte de représailles de la part de l’armée israélienne.
Ces arrestations répondent à un schéma récurrent : les journalistes sont interpellés en zone de conflit, se signalent comme professionnels de l’information protégés par le droit international humanitaire, brandit souvent leur carte de presse, mais ces informations n’empêchent nullement leur détention. Alaa al-Sarraj a été arrêté au checkpoint de Netzarim le 16 novembre 2023 après avoir indiqué son statut de journaliste. Diaa al-Kahlout a quant à lui montré sa carte de presse à ses interpellateurs le 7 décembre 2023 à Beit Lahya, reçevant pour réponse un simple « peu importe » avant d’être jeté parmi plusieurs centaines d’hommes captifs, nus et ligotés.
Un système carcéral pensé comme machine de torture
La base militaire de Sde Teiman : premier étage de l’enfer carcéral
Les cinq journalistes ont tous transité par la base militaire de Sde Teiman, située à 30 kilomètres de la bande de Gaza dans le désert du Néguev, avant d’être transférés vers d’autres établissements pénitentiaires. Cette base, dénoncée par les organisations israéliennes et internationales de défense des droits humains comme un camp de torture, fonctionne selon un système déshumanisé. En arrivant, les détenus perdent leur identité : « À partir de là, tu perds ton nom pour devenir un numéro », témoigne Emad al-Ifranji, détenu 572 jours.
Les conditions carcérales à Sde Teiman se caractérisent par des violences systématiques et aléatoires. Les détenus gardent les yeux bandés en permanence et subissent des passages à tabac imprévisibles. Les fractures résultant de ces coups ne reçoivent jamais de soins, provoquant des complications douloureuses et souvent irréversibles. Les quantités de nourriture distribuées et les heures de sommeil accordées maintiennent les prisonniers à peine vivants, juste assez pour supporter les coups suivants et les insultes des gardiens.
Le circuit carcéral : d’Ofer à Ketziot et Nafah
Après Sde Teiman, quatre des journalistes ont été transférés à la prison d’Ofer, près de Ramallah en Cisjordanie occupée, où une unité militaire a été spécialement établie pour les captifs gazaouiens. Alaa al-Sarraj et Shady Abu Sedo ont ensuite connu la prison de Ketziot-Al Naqab, proche du Sinaï égyptien. Alaa al-Sarraj a également passé du temps à la prison de Nafha, au sud du Néguev. Seul Diaa al-Kahlout a été libéré après seulement 33 jours de détention, tandis que d’autres ont enduré plus d’un an et demi d’emprisonnement.
Les violations des droits humains et les mauvais traitements constituent la norme dans tous ces établissements. Certains détenus ont été témoins du meurtre de codétenus ou du viol d’un prisonnier par un chien. Les conditions sanitaires, nutritionnelles et médicales demeurent critiques, amplifiant les souffrances infligées par les violences directes.
Des interrogatoires ciblant spécifiquement leur métier de journaliste
Les interrogatoires menés par l’agence de renseignement intérieur d’Israël, le Shin Bet, et les unités de renseignement militaire de l’Aman, constituent le rouage essentiel de la machine tortionnaire. Ces interrogatoires visent spécifiquement les journalistes en tant que professionnels de l’information, établissant un lien direct entre leur détention et leur activité professionnelle.
Diaa al-Kahlout a été interrogé sur ses articles journalistiques, ses liens supposés avec des membres du Hamas et l’identité du propriétaire de son média. Lors de ces interrogatoires, il a été frappé et à un moment, un soldat l’a bâillonné avec du scotch alors qu’il tentait de s’expliquer. Ces pratiques constituent des violations flagrantes de la Convention de Genève et des protocoles additionnels protégeant les journalistes en situation de conflit armé.
Shady Abu Sedo a subi des menaces explicites liées à son métier. L’un de ses bourreaux lui a dit : « Puisque tu as laissé ta caméra à l’hôpital Al-Shifa, je vais te crever l’œil », avant de le rouer de coups au visage. Son œil droit n’a jamais recouvré la vue après ces violences.
Les séquelles irréversibles : incapacité de reprendre le travail journalistique
Aucun des cinq journalistes interviewés par Reporters sans frontières n’a pu poursuivre son activité professionnelle après sa libération. Au-delà des traumatismes psychologiques gravissimes, les blessures physiques et les destructions matérielles rendent le retour à la profession impossible pour beaucoup.
Shady Abu Sedo, libéré le 11 octobre 2025 après 572 jours de détention, demeure profondément marqué par ses séquelles. Il souffre d’épilepsie, d’insomnie et d’anorexie. Son seul recours à des sédatifs ne suffit pas toujours à contenir ses crises. Il explique : « Après avoir vu les scènes auxquelles j’ai assisté, je ne peux plus rester chez moi entre quatre murs, ni regarder le ciel sans faire de crise. Si je ne prends pas de sédatifs, je me mets soudain à hurler ». La gale contractée en prison le poursuit toujours.
Alaa al-Sarraj, employé d’Ain Media et détenu 692 jours du 16 novembre 2023 au 11 octobre 2025, a perdu sa maison, détruite par les bombardements aériens israéliens. Il a également perdu sa voiture et tout son matériel de reportage d’une valeur dépassant 50 000 dollars. L’ensemble des archives de reportages de sa société de production ont été anéanties. Deux journalistes de sa structure ont été tués par l’armée israélienne, tandis qu’un autre reste incarcéré et deux sont portés disparus depuis le 7 octobre 2023.
Violations systématiques du droit international humanitaire et de la liberté de la presse
Les pratiques documentées par Reporters sans frontières constituent des violations manifestes du droit international humanitaire et des droits humains. Les quatre Conventions de Genève et leurs protocoles additionnels établissent clairement que les journalistes doivent bénéficier d’une protection spéciale en zone de conflit armé. La torture, l’emprisonnement arbitraire et les mauvais traitements cruels et inhumains sont explicitement interdits par le droit international.
Le ciblage des journalistes en raison de leur profession constitue également une violation directe de la liberté de la presse, fondamentale dans tout système démocratique. Les interrogatoires portant spécifiquement sur le contenu de leurs articles, leurs sources et leurs liens supposés avec certains acteurs politiques visent à intimider la profession et à étouffer la couverture médiatique des événements en cours.
Reporters sans frontières classe régulièrement les pays selon leur respect de la liberté de la presse. Les pratiques documentées envers ces cinq journalistes palestiniens illustrent une détérioration alarmante de l’environnement médiatique dans la région et une attaque systématique contre les professionnels de l’information qui tentent de documenter les réalités du conflit armé.
Vers une responsabilité et une reconnaissance des victimes
La publication de ces témoignages par Reporters sans frontières constitue un acte de documentation cruciale face aux crimes présumés contre l’humanité. Ces récits détaillés fournissent des preuves susceptibles d’alimenter les enquêtes internationales et les poursuites judiciaires pour torture, traitement cruel et inhumain, et emprisonnement arbitraire.
Le courage de ces cinq journalistes à parler malgré leurs traumatismes redéfinit le prix payé par les professionnels de l’information qui tentent simplement d’accomplir leur devoir d’informer le public. Leurs histoires rappellent que la liberté de la presse n’est pas une abstraction légale, mais un droit humain fondamental dont dépend la capacité des sociétés à fonctionner de manière transparente et responsable.
La responsabilité internationale exige que les autorités israéliennes comparaissent pour répondre de ces allégations de torture et de mauvais traitements. L’absence de justice pour ces crimes renforce l’impunité et crée un climat où de telles violations peuvent se reproduire. Les appels à enquêtes indépendantes, menées par des organismes internationaux crédibles, demeurent essentiels pour établir les faits et assurer la reddition de comptes.
Pour aller plus loin
RSF veut mettre fin à l’impunité des crimes visant les journalistes à Gaza
Source du contenu: infodujour.fr
