CRITIQUE – Daniel Benoin met en scène la chanteuse Aurélie Saada dans le monologue d’une femme délaissée par son mari.
D’Aurélie Saada, le public connaissait surtout Brigitte, du nom de ce duo musical qu’elle composait avec Sylvie Hoarau. L’artiste était jusqu’alors une voix, ornée d’une sensualité naturelle. Début janvier, à la première de Personne d’autre sur les planches d’Anthéa, à Antibes (Alpes-Maritimes), les spectateurs ont assisté à l’éclosion d’une incarnation.
Dans ce monologue d’une heure et quart, tiré d’un texte du dramaturge contemporain allemand Botho Strauss et mis en scène par Daniel Benoin, Aurélie Saada, 45 ans, exprime la détresse d’une quadragénaire abandonnée par l’homme qu’elle aime, après dix-sept ans de vie commune. La douleur est d’autant plus vive que celui-ci s’apprête à épouser une toute jeune femme. La malheureuse n’est même pas conviée aux noces.
À lire aussi
Daniel Benoin : « Le théâtre est un lieu d’expérimentation par excellence »
Brisée, elle tente pitoyablement de lui écrire mais se laisse submerger par le flot d’émotions contradictoires, froissant des pages tout juste noircies. Elle comprend que s’abandonner à l’autre, c’est d’abord s’abandonner soi-même. Cet état de fait la dégoûte, elle se répugne d’avoir été si « faible d’amour » et prie pour « que cela passe ».
La scène est froide à dessein, vide le plus souvent, et écorchée comme l’est un cœur aux abois. La comédienne est prisonnière des murs défraîchis d’un appartement où ne subsistent qu’une photo de son partenaire d’autrefois à laquelle elle s’adresse souvent, ainsi qu’une veste. Des papiers froissés encombrent l’espace et lui donnent un visage onirique.
Un corps vibrant
Ce décor inventif est arrosé d’une lumière pâle et quasi métallique, offrant à l’artiste une formidable mise en relief. Pieds nus et en simple nuisette de soie blanche, cette dernière glisse sur les planches, drapée de chagrin et de solitude. On est parfois saisi devant les états d’âme les plus intimes de cet animal blessé débordant de mélancolie, coincé dans un passé qui ne reviendra pas : « J’ai appris à me mépriser et à me tromper moi-même », « je jouis de ce qui a été bien dans ma vie ».
Ce bouillonnement intérieur, la comédienne l’exprime mieux encore avec son corps qu’avec les mots, fussent-ils d’une élégance littéraire notable
Ce bouillonnement intérieur, la comédienne l’exprime mieux encore avec son corps qu’avec les mots, fussent-ils d’une élégance littéraire notable. Ses cris ne sonnent pas toujours justes et trahissent tant la difficulté de l’exercice qu’un manque d’expérience pardonnable – Aurélie Saada n’est pas coutumière des planches, c’est là son premier seul-en-scène.
Son corps, lui, ne ment jamais. Il vibre, se tord et s’affale au rythme du texte. C’est son métronome, sa palette où elle puise chaque sentiment telle une note de couleur. Elle est successivement touchante, exubérante, folle, déchaînée, anéantie, délicieuse, solaire et ombrageuse. D’abord couverte de larmes puis de honte et de désaveu, la toile s’achève en lumière : c’est le début de la fin du chagrin, le temps de la reconstruction. « Tu es heureux et aveugle, je suis malheureuse, et je vois. »
Personne d’autre, à Anthéa Antipolis, à Antibes (06) , jusqu’au 23 janvier. Puis à partir du 19 février au Studio Marigny, à Paris (8e).
Source du contenu: www.lefigaro.fr
