Ryôta Nakano : « Ce qui m’intéresse c’est l’humanité »

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« Plus je fais des films sur la famille et moins je comprends ce que c’est », confie le cinéaste japonais de « La Famille Asada », venu présenter son nouveau film, « Mon grand frère et moi », aux Rencontres du Cinéma de Gérardmer. Interview.

Un film qui évoque le deuil et la fraternité avec tendresse, sensibilité, bienveillance, et même humour.

Avant de connaitre le succès dans les salles françaises (260.000 entrées en 2023), « La Famille Asada », réalisé par Ryôta Nakano, avait été projeté en avant-première aux Rencontres du Cinéma de Gérardmer. Pour son nouveau film, « Mon grand frère et moi » (sortie le 6 mai), le cinéaste japonais est venu jusque dans les Vosges pour le présenter à un public qui avait apprécié son précédent long-métrage.

Il est encore question d’une famille, vue cette fois à travers le regard d’une sœur. Un soir tranquille alors qu’elle est chez elle, avec son mari et ses deux fils, Riko (Ko Shibasaki) reçoit un appel téléphonique : un inspecteur apprend à l’écrivaine le décès de son frère, retrouvé mort chez lui, à l’autre bout du Japon. D’abord, elle ne semble pas plus bouleversée que ça par la disparition de ce frangin avec lequel elle n’avait plus guère de contacts, sinon des messages lui réclamant de l’argent. Pas de larmes alors pour ce frère méprisable et qu’elle a méprisé, du genre « attachiant » avec bien des défauts, agaçant, égoïste, menteur, inconséquent… et en plus « chouchou à sa maman ».

Même mort, il est encore une source d’ennuis, mais Riko passe au-delà de sa rancœur et va dans l’Est du Japon, région meurtrie par le tsunami, faire son devoir de famille, s’occuper des obsèques, vider l’appartement… Et se rapprocher de son ex-belle-sœur, de sa nièce ado, et de ce jeune neveu qui était resté vivre auprès de son père. L’occasion aussi de se remémorer de tendres souvenirs, du temps de leur enfance, de leur adolescence avec ce satané frère.

Bien embêtée lorsqu’une lectrice lui demande de définir la famille, l’écrivaine finira par penser et écrire que « c’est un refuge, pas un fardeau ». Avec « Mon grand frère et moi », Ryôta Nakano évoque le deuil et la fraternité avec tendresse, sensibilité, bienveillance, et même humour jusque lors de la traditionnelle cérémonie des ossements, après la crémation.

« Chaque famille est particulière »

Ryôta Nakano aux Rencontres du Cinéma de Gérardmer : « Dans chacun de mes films, il y a la mort parce que ce qui m’intéresse c’est justement la vie ».

Avant « Mon grand frère et moi », « La Famille Asada » était déjà un film sur la famille, c’est vraiment le sujet de votre cinéma ?

Ryôta Nakano : Je pense que c’est lié à mon histoire personnelle, j’ai très peu connu mon père, il est décédé quand j’avais six ans, j’ai grandi avec ma mère et mes frères aînés, et je pense que je me suis toujours posé la question de savoir ce qu’était la famille. Quand je suis devenu moi-même adulte, et que j’ai choisi ce métier qui permet une expression personnelle, c’est naturellement le thème vers lequel je me suis tourné. J’ai commencé à faire des films sur la famille, mais je me suis rendu compte que plus je m’interrogeais sur cette question et moins, j’avais de réponse ; j’ai fini par comprendre qu’en fait, il n’y avait pas de définition de la famille, que chaque famille est particulière et a sa propre définition, sa propre conception. Dans ‘’ La Famille Asada’’ c’était un type de famille, dans celui-ci c’en est une autre, c’est inépuisable. J’ai beau travailler sur ce sujet, et mettre en scène des familles, je me rends compte que c’est un puits sans fond et je ne m’en lasse pas.

L’écrivaine de votre film se demande si la famille est un refuge ou un fardeau, qu’en pensez-vous ?

C’est une phrase qui n’est pas dans le livre dont le film est l’adaptation, un livre qui a été écrit par Riko Murai, tout le film est vraiment basé sur son histoire. Je l’ai beaucoup interrogée sur sa famille pour réaliser le film, et en fait, c’est la définition qui me semblait le plus correspondre à leur famille, en tout cas à cette relation entre un frère aîné et sa petite sœur. Ce n’est pas une phrase qui peut caractériser tous les liens familiaux en général, mais c’est vraiment celle qui leur correspondait le mieux, une fois que je les ai mieux connus.

Ce frère a beaucoup de défauts, mais malgré tout sa sœur n’arrive pas à le détester, et le public non plus finalement…

Oui, ce personnage du grand-frère est donc inspiré d’une personne réelle, sa petite sœur a commencé à me dire que son frère était insupportable, invivable, infernal, mais au fur et à mesure de nos conversations, elle a fini par me dire qu’en même temps son frère l’aimait bien, qu’il a essayé de la protéger, et donc ses qualités ont fini par faire surface petit à petit. Je me suis dit qu’il fallait que je montre à la fois son côté insupportable, infernal, et qu’en même temps, on puisse aussi voir derrière les qualités qu’il avait. Je pense aussi que c’est lié au jeu du comédien, Joe Odagiri, qui a ce jeu un peu nonchalant qui fait qu’effectivement, on ne peut pas le détester complètement.

« Les Français sont attirés par la culture japonaise »

Ko Shibasaki incarne Riko, une écrivaine qui avait des rapports difficiles avec son frère défunt.

C’est aussi un film sur le deuil, mais vous parvenez à traiter de la mort avec sensibilité et humour…

Il y a une expression au Japon qui dit qu’un drame quand on le regarde de loin, c’est un drame, mais que quand on le regarde de près, c’est une comédie, et je suis assez en adéquation avec cette idée-là. Je pense que l’être humain n’est jamais aussi touchant, attachant, et en même temps un peu ridicule, que quand il se débat dans une situation tragique et quand il est bouleversé. C’est dans ces moments-là qu’il est le plus humain et c’est ce que j’avais envie de capter. Si j’avais frontalement traité le sujet de la mort, ça aurait été plus dramatique, mais le fait de faire un petit pas de côté, d’avoir un regard décalé sur la situation, permet justement d’ajouter de l’humanité.

Dans ce film comme dans « La Famille Asada » il y a une évocation du tsunami, de quelle façon cette catastrophe est présente dans le pays quinze ans après ?

C’est encore très présent dans les esprits et en particulier dans les zones sinistrées. Dans « La Famille Asada » on voit ce travail de nettoyage et de restitution des photos, et quinze ans après, on organise encore chaque année des séances de nettoyage et de restitution, on entretient beaucoup cette mémoire. Forcément plus on est loin de l’épicentre, plus ça s’estompe un peu, mais pour les victimes directes de la catastrophe ça reste extrêmement présent et on essaie d’en perpétuer le souvenir.

Comment expliquer l’attrait du public français pour le cinéma japonais, et que représente le cinéma français au Japon ?

Je pense qu’en général les Français sont attirés par la culture japonaise et par ses valeurs. Ce n’est que mon exemple personnel, mais pour « La Famille Asada », je n’ai pas eu du tout les mêmes réactions entre le public japonais et le public français. Celui-ci a trouvé que c’était un très beau film au sens noble, en termes de sentiments, de comportements, tout le monde a été surpris de cet altruisme des Japonais, de cet élan de solidarité, d’humanité, ce soin apporté à l’autre, et peut-être que c’est un esprit japonais qui touche et séduit les Français. Il y a une différence culturelle évidente, dans une conception même de la société, en France, on a tendance à encourager l’indépendance, l’autonomie, presque l’individualisme, tandis qu’au Japon, on est plus habitué à un esprit communautaire. A l’inverse, pour les Japonais le cinéma français n’est pas très accessible, c’est plutôt élitiste, on a peu l’occasion de voir des films français au Japon.

« Le côté attachant de l’être humain »

Joe Odagiri interpréte le frère « attachiant » : « Il a ce jeu un peu nonchalant qui fait qu’on ne peut pas le détester complètement », estime le réalisateur.

Le grand frère surgit dans le film tel un fantôme qui semble quand même très vivant, comment avez-vous imaginé ces apparitions ?

Oui, c’est une différence fondamentale entre le livre et le film. Dans le livre, le grand-frère n’intervient quasiment plus dans la narration après sa mort. Pour le film, il fallait qu’on puisse faire durer le personnage plus longtemps, j’ai choisi de représenter à l’image ce qui se passe dans la tête de la petite sœur, ce n’est pas un fantôme, c’est simplement l’apparition visuelle de son univers mentale. A chaque fois qu’elle imagine quelque chose, ça se personnifie face à elle, par exemple, il apparait en judoka lorsqu’elle pense au judo. Comme c’est un écrivain, je me disais qu’elle avait une imagination fertile et qu’elle pouvait le convoquer un peu quand elle le voulait.

Avec ces deux films présentés en France, on a le sentiment d’un cinéma bienveillant, réconfortant, c’est votre ligne directrice ?

Oui, ce qui m’intéresse effectivement, c’est l’humanité. Dans chacun de mes films, il y a la mort et si je choisis de la mettre en scène, c’est parce que ce qui m’intéresse, c’est justement la vie, j’ai besoin de ce contrepoint pour pouvoir filmer la façon dont continuent à vivre ceux qui survivent au défunt. Évidemment, tout être humain a des côtés sombres, mais je me dis que d’autres réalisateurs peuvent se charger de réaliser des films sur cet aspect-là. Moi, je me concentre sur le côté attachant de l’être humain et c’est plutôt cette facette-là du monde que j’ai envie d’explorer.

Propos recueillis par Patrick TARDIT

« Mon grand frère et moi », un film de Ryôta Nakano (sortie le 6 mai).

Source du contenu: infodujour.fr

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