CRITIQUE – Pour la première fois, Georges Lavaudant s’attaque à Molière et a pris le pari de monter la pièce de Molière à la seule condition qu’Alceste soit interprété par l’acteur. Un très bon choix.
Venues de là-haut, quelques notes de piano mélancoliques. Un panneau de vingt-sept miroirs dépolis planté au milieu de la scène sur un sol noir tacheté de blanc, tel est le décor choisi par Georges Lavaudant pour sa première mise en scène d’un Molière, Le Misanthrope, cette comédie en demi-teinte susceptible de multiples interprétations et dérives. Georges Lavaudant ne se serait peut-être pas lancé dans l’aventure si Éric Elmosnino avait refusé le rôle d’Alceste, car il avait une idée très précise de ce personnage. Il est vrai que lorsque ce comédien entre sur scène, on comprend immédiatement ce choix. Vêtu d’un smoking noir, nœud pap’ fatigué, cheveux poivre et sel en bataille comme sa cervelle contrariée, Éric Elmosnino ressemblerait à un hibou tombé de son arbre.
Dans cette pièce maîtresse, il ne faut pas rater son entrée. Tout serait dans ce célèbre dialogue entre Philinte (« Qu’est-ce donc ? Qu’avez-vous ? ») et Alceste (« Laissez-moi, je vous prie »). Philinte est interprété par le toujours remarquable François Marthouret. Dès le début, le personnage d’Alceste pensé par Lavaudant est planté : il est un maniacodépressif, un type sur pilotis à la voix chevrotante. Il est proche de nous, il est, qu’on le veuille ou non, une part de nous. Entre courroux, dépit et dégoût.
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Le calme Philinte et l’irascible Alceste sont tous deux debout, face à face lorsque fait son apparition le grotesque Oronte (Aurélien Recoing) avec son ridicule œillet à la boutonnière. Devant ce guignol, Alceste/Éric Elmosnino s’échauffe la bile en tremblotant, ne sachant pas trop quoi faire de ce corps en constante ébullition. Puis les miroirs se retournent, se transforment en portant de robes élégantes et colorées. C’est l’arrivée de Célimène jouée par l’élégante Mélodie Richard. Devant elle, Alceste prend son air accablé, ahuri à la Woody Allen.
Elmosnino attache, émeut, exaspère
Soudain, bruits de bombes à confettis sur un air de twist qui annonce la scène culte (acte II, scène IV), celle où Célimène tire les portraits hautement comiques de quelques figures du monde devant les deux précieux marquis ridicules, Acaste (Mathurin Voltz) et Clitandre (Luc-Antoine Diquéro), et sous les yeux ravis d’Eliante (sublime Anysia Mabe), de Basque (Bernard Vergne) et de Philinte, notre Célimène/Mélodie Richard n’ose pas la fantaisie. Était-ce le trac de cette première au Théâtre Jean-Claude Carrière du Domaine d’O de Montpellier ?
De ce Misanthrope parfois secoué de bruits de flashs photographiques et de coups de cymbale, il nous restera la prestation d’Elmosnino, Alceste d’un troisième type
Elmosnino quant à lui attache, émeut, exaspère, il est à part. On aimerait lui tendre une boîte de Lexomil, lui confier que le monde ne mérite pas sa profonde haine, qu’il n’est pas si terrible que ça. Mais comment réconcilier un malade atrabilaire avec la société, puisque, selon lui, c’est elle qui ne se porte pas très bien. Alceste est, comme dirait Hitchcock de ses héros, « un innocent dans un monde coupable ». De ce Misanthrope parfois secoué de bruits de flashs photographiques et de coups de cymbale, il nous restera la prestation d’Elmosnino, Alceste d’un troisième type.
Jusqu’au 29 janvier à la Cité européenne du Théâtre Domaine d’O, Montpellier (34). Du 12 au 30 mars, au Théâtre de l’Athénée, Paris (9e).
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