Un homme ordinaire est tiré au sort pour juger un pyromane. Une radiographie très fine de la machine judiciaire.
Je le jure est un film de procès judiciairement juste, ce qui est rare. Le scénario, malin, permet au réalisateur Samuel Theis de sonder en profondeur la machine à juger. La question de la culpabilité de l’accusé est évacuée : il est coupable, ne le nie pas, et comparaît en appel devant les assises de la Moselle pour avoir volontairement mis le feu à un immeuble – un pompier est mort des suites de ses blessures. L’homme du box a été condamné à 12 ans de réclusion en première instance. Il est pyromane, ce qui permet aussi de réfléchir à la peine qu’il convient d’infliger à des individus ni pénalement irresponsables, ni pleinement maîtres de leurs pulsions, ni portés par un mobile rationnel.
Le dossier est vu à travers le regard d’un juré. Fabio, interprété par un comédien non professionnel (Julien Ernwein, magnétique), est jeté à son corps défendant dans le système judiciaire, dont il ne sait rien d’autre que les sottises débitées au café du commerce et dans certains médias. À son éducation sommaire, à ses potes chasseurs, à son verbe rare, on imagine cet ouvrier bas de plafond et juge expéditif une fois investi du pouvoir de condamner.
Or, Je le jure tord le cou aux faux-semblants : personne n’y a la tête de l’emploi. L’accusé, également interprété par un comédien non professionnel, a des traits angéliques ; sa mère est bouleversante dans son impuissance ; le juré qu’on attend pétri de bienveillance, un enseignant mal coiffé (excellent Micha Lescot), ne l’est pas du tout. Seules la présidente (Marina Foïs, pète-sec, mais pédagogue), une jurée médecin (Louise Bourgoin, gracieuse et fragile), l’avocate générale (Sophie Guillemin, impitoyable sans caricature), sont là où on s’attend à trouver leurs personnages. L’avocat de la défense (Hedi Zada) est le moins gâté de la troupe par le scénario : sa plaidoirie est désespérément plate.
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Les séquences tournées dans un prétoire montrent de manière convaincante ce qui se passe vraiment au cours d’un procès, quand les réponses du box ne comblent pas les attentes de ceux qui les posent, mais ouvrent, au contraire, des brèches dans le sens commun. Ici, le pyromane parle de la force qui le pousse à allumer des feux. Il la connaît intimement, mais ne peut l’expliquer de manière cartésienne – et pour cause – à ceux qui le jugent.
Sort d’un homme
L’expert psychiatre, qui intervient par visioconférence, comme trop souvent dans la vraie vie, livre un diagnostic : « altération du discernement ». Et non « abolition », sans quoi il n’y aurait pas eu de procès. L’accusation est donc partiellement aliénée : les jurés vont-ils en tenir compte en aménageant leur sentence, comme la loi le leur demande ? Deux scènes fortes se font écho : un barbecue, au début, dans la famille de Fabio, où tous les poncifs sur la justice sont passés en revue par les convives. Et le délibéré, à la fin, où neuf jurés et trois magistrats doivent voter une sentence.
Le film, suprême finesse, ne viole pas le secret du délibéré, protégé par la loi, même si le verdict est prononcé devant la caméra
Dans Juger à hauteur d’homme (Michalon), l’ancien président d’assises Jean-Pierre Getti, plus de 400 procès au compteur, écrit que « la fixation de la juste peine est le seul moment où l’on peut dissocier l’accusé de son crime, où on lui restitue sa part d’humanité ». À ce stade, Fabio le taiseux se découvre doué de parole et de raison. Il conquiert l’estime de soi. Quand les débats se sont ouverts, on a entendu le bruit caractéristique des jetons mélangés dans l’urne lors du tirage au sort des jurés ; quand ils ont été clos, le ronronnement de la broyeuse qui détruit les bulletins de vote.
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Entre le son du hasard et celui de l’intime conviction préservée, le sort d’un homme s’est joué. Le film, suprême finesse, ne viole pas le secret du délibéré, protégé par la loi, même si le verdict est prononcé devant la caméra. Hors audience, Fabio partage la vie d’une femme nettement plus âgée que lui. L’histoire parallèle de cet amour honteux (pour lui) entraîne le récit dans des méandres lourdauds. Demeure une œuvre perspicace et âpre sur l’acte le plus mystérieux qui soit : juger son prochain.
Notre avis: 3/4
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