CRITIQUE – La mise en scène de Julie Duclos donne un sentiment de vertige, celui d’un passé qui ne cesse de nous alerter sur notre avenir fragile.
En 1957, Roland Barthes écrivait à propos de Grand-peur et misère du IIIe Reich, mis en scène par Jacques Roussillon : « Les acteurs, par souci appris de trop jouer, d’en donner au public pour son argent, comme on dit vulgairement mais justement, font de la peur une sorte d’état physiologique excessif : ils crient, s’agitent, tremblent, se démènent (…) » Dans la version de Julie Duclos qui se joue actuellement à l’Odéon, rien de cela. Ici, les acteurs ne livrent pas un traumatisme : « La peur est essentiellement liée à un complexe politico-psychologique précis, qui est le nazisme : c’est une peur dégradante, contaminante, paralysante, image d’une société et non une peur fantastique, image d’un individu », image telle que l’aurait sans doute souhaité Bertolt Brecht.
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Sur la scène de l’Odéon, pas de cris, pas de convulsions hystériques, juste une atmosphère salement angoissante comme une scie qui vous découperait la boîte crânienne. Sur les vingt-quatre tableaux de la pièce, Julie Duclos en a gardé la moitié et son travail a consisté à assembler ces morceaux choisis et le motif final est saisissant. Brecht écrivit ces textes entre 1935 et 1938. Ce sont des scènes de la vie quotidienne issues de différents milieux sociaux allemands, de Berlin à Breslau, de Cologne à Augsbourg. D’un palais de justice à un hôpital, d’une porcherie à un laboratoire de physiciens, Brecht décompose le processus de la peur qui fait suffoquer une société aux prises des milices SA.
Personnages «déshéroïsés»
Tout est dans la suspicion, ce poison qui ronge les racines d’une civilisation. Rien de spectaculaire. C’est un théâtre du témoignage et Julie Duclos l’a bien compris. Dans un décor aux éléments mobiles, nous passons d’un tableau à l’autre et les comédiennes et comédiens, tous excellents, changent successivement de peau mais l’odeur de la peur ne quitte jamais leurs yeux. Ainsi le juge qui ne peut se dépêtrer d’une sale affaire entre un bijoutier juif innocent et trois miliciens SA coupables ; ainsi ce couple qui pense que leur petit garçon va les dénoncer pour avoir tenu quelques propos antinationaux ; ainsi ce boucher que l’on retrouve pendu dans sa vitrine avec, autour du cou, cette pancarte : « J’ai voté Hitler ! »… Tous pris comme des rats dans l’enfermement, dans un processus de déshumanisation.
C’est parce que « Grand-peur et misère du IIIe Reich » est une pièce sur le passé qu’elle détricote notre présent
Ces personnages « déshéroïsés » pourraient être nous. Et c’est cette identification qui nous fait des frissons dans l’échine. C’est parce que Grand-peur et misère du IIIe Reich est une pièce sur le passé qu’elle détricote notre présent. Peur de la peur, misère économique. Ce qui est arrivé arrivera encore sous une autre forme, ne pas se faire d’illusions. Nous nous sommes vus pendant plus de deux heures et ce n’est pas très glorieux. Un sentiment de vertige nous a mis la tête à l’envers et la place de l’Odéon, lorsque nous avons quitté le théâtre, titubait d’effrois sous un ciel sans étoiles.
« Grand-peur et misère du IIIe Reich », jusqu’au 7 février au Théâtre de l’Odéon (Paris 6e).
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