Le marathon de Jacques Audiard avec Emilia Pérez dans la course aux Oscars

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Le drame musical multiprimé à Cannes et à Toronto du réalisateur français est poussé par Netflix, son diffuseur, en vue de la grande soirée hollywoodienne.

Après son succès à Cannes, Jacques Audiard savait qu’un marathon l’attendait pour défendre Emilia Pérez . Et le voilà dans la dernière ligne droite avec son odyssée musicale sur la transition de genre d’un narcotrafiquant mexicain : avec treize nominations en poche. « Je suis terrifié », avouait le cinéaste à l’AFP, lors d’une journée d’octobre où il enchaînait les entretiens à Los Angeles, juste avant la sortie du film dans les salles américaines. 

« Le succès de masse a quelque chose d’inquiétant, ce n’est pas ta vie réelle », explique-t-il. À 72 ans, le réalisateur a multiplié les allers-retours entre la France et les États-Unis dans les prochains mois. Car Netflix – qui a acheté son dixième long-métrage – entend bien triompher le soir de la cérémonie des Oscars.

« Le succès de masse a quelque chose d’inquiétant, ce n’est pas ta vie réelle »

Jacques Audiard

Après Telluride et Toronto, l’artiste a projeté Emilia Pérez en ouverture du festival américain du film français (TAFFF) à Los Angeles. La campagne s’annonce bien plus intense qu’en 2010, lorsque son film Un Prophète  avait été nominé pour l’Oscar du meilleur film international. « C’est comme si tu passais d’une compétition de province à une compétition olympique », lâche le dandy parisien, foulard noué autour du cou et chemise léopard sous son costume bleu.

Première actrice transgenre aux Oscars ?

Prix du jury à Cannes, son film inclassable raconte le repentir de Manitas. Ce puissant baron mexicain de la drogue, au sommet de la pyramide machiste, orchestre sa disparition pour réaliser son aspiration profonde : devenir une femme, Emilia. Enfin libre d’être elle-même, l’ex-criminelle monte une association d’aide aux victimes du narcotrafic. Elle renoue aussi avec sa femme et ses enfants, qui la croient morte, en se faisant passer pour une parente éloignée. Grâce à ce double rôle, l’actrice transgenre Karla Sofía Gascón est entrée dans l’histoire de Cannes en remportant le prix d’interprétation féminine, avec les autres comédiennes du film, Zoe Saldaña, Selena Gomez et Adriana Paz.

C’est la rencontre avec cette Espagnole et son vécu singulier, marqué par sa transition à 46 ans, qui a permis à Jacques Audiard de réorienter son film, en vieillissant ses personnages. Le rôle-titre, initialement écrit pour une personne de 30 ans, n’avait pas assez souffert pour être crédible, explique-t-il. « J’avais beau faire des essais, ça ne marchait pas, raconte-t-il. Et quand elle arrive, c’est la révélation. La Vierge se dresse devant moi, c’est une évidence.» Il ajoute : « Quand tu fais une transition à 46 ans, je n’ose même pas imaginer ce que ça a été avant. Quelles ont été sa vie et sa douleur ? » Cette épiphanie l’a poussé à remodeler son héroïne transgenre, inspirée par la lecture du roman Écoute de Boris Razon. Et pourrait permettre à Karla Sofía Gascón de devenir la première actrice transgenre à être nominée pour un Oscar.

« C’est un film qui doit être gênant »

D’abord écrit sous la forme d’un opéra, Emilia Pérez est un « drame musical » à la croisée de nombreux genres : narco-thriller, telenovela, film LGBT… Un mélange qui paraissait « évident » à Jacques Audiard, pour pouvoir épouser la transition et les multiples facettes du personnage principal. Le cinéaste revendique même un certain « kitsch » libérateur pour aborder avec « insolence » les enjeux de société évoqués dans le film. Comme lorsque des chœurs entonnent en plein hôpital le refrain « Rhinoplastie ! Vaginoplastie ! » « Il fallait qu’il absorbe tout, c’est un film qui doit être gênant, insiste-t-il. On va chanter sur des trucs qui sont improbables. »

Cette prise de risque débouche sur une œuvre surprenante, que la presse américaine dépeint déjà en favori des Oscars, bien avant les nominations attendues en janvier. Avec ce film « encensé par la critique », Netflix « détient peut-être cette année la combinaison gagnante » pour l’Oscar du meilleur film, soulignait la semaine dernière le magazine Variety . Un éventuel sacre couronnerait la carrière de ce réalisateur déjà multiprimé, dont le cinéma affectionne les personnages différents ou minorés. Dheepan , Palme d’Or en 2015, suivait l’exil de Tamouls en banlieue parisienne, De rouille et d’os  chroniquait la reconstruction d’une dresseuse d’orque amputée par son protégé  et Un Prophète plongeait dans la violence de l’univers carcéral. « Je suis curieux », résume Jacques Audiard. Avant de conclure : « Je m’intéresse aux gens qu’on a du mal à qualifier, qu’on ne sait pas nommer ».

Source du contenu: www.lefigaro.fr

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