« Pas adapté » et « une ironie pas compréhensible pour les enfants de dix ans » sont les principaux arguments avancés par le ministère pour expliquer sa décision de ne pas publier La Belle et la Bête dans le cadre de l’opération « Un livre pour les vacances ».
Peut-on encore aujourd’hui risquer de commencer un récit par Il était une fois? La question mérite d’être posée. Car avec La Belle et la Bête et Blanche Neige les contes de fées ont décidément la vie dure dès lors qu’il s’agit de les moderniser. Pour mieux les confronter à l’époque actuelle.
© éditions GrandPalaisRMN 2025
Tandis que la nouvelle version cinématographique en prise de vue réelle du Blanche-neige de Disney vient d’être étrillée par la critique qui la trouve trop pasteurisée, une nouvelle polémique agite en ce moment le Ministère de l’Éducation. En annulant l’impression à 800.000 exemplaires d’un ouvrage illustré par le dessinateur Jul et adapté du conte La Belle et la bête, dans le cadre de l’opération « Un livre pour les vacances », les responsables du ministère se sont mis sous le feu nourri des critiques.
Initiée il y a sept ans par l’ex-ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer en partenariat avec la RMN, l’opération « Un livre pour les vacances » vise à offrir aux élèves de CM2 un classique de la littérature française avant l’entrée au collège. Cette année, le choix s’est porté sur une œuvre du XVIIIe siècle : La Belle et la Bête, par Jeanne-Marie Leprince de Beaumont dont le texte original est repris.
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Las, il semble que l’auteur de Silex and the city et le Ministère n’aient pas réussi à accorder leurs violons. Le courant n’est à ce point pas passé qu’il a mené à cette annulation vécue par l’artiste « comme une censure ». Ce matin sur CNews et Europe 1, la ministre de l’Éducation nationale Élisabeth Borne a souhaité clarifier le choix du Ministère estimant que cet ouvrage n’est « pas adapté » aux élèves de dix ans « sans accompagnement pédagogique ». La ministre a poursuivi : « Jul a beaucoup de talent, il manie l’ironie, le second degré. Mais sans accompagnement pédagogique, je pense que ça n’est pas adapté. » La ministre avait pourtant signé une préface élogieuse dans laquelle elle louait « la touche malicieuse et le regard affûté de Jul, qui insufflent à ce conte une modernité nouvelle ».
Comme le rappelle Victoria Kiener, conseillère communication et presse au Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse : « Avant toute chose, cet ouvrage entre dans le cadre d’un projet pédagogique destiné à des enfants entre dix et douze ans qui partent en vacances avec un livre offert pour une lecture autonome sans le moindre encadrement professoral. C’est essentiellement un outil pédagogique et pas un livre d’auteur. C’est là que nous avons un petit point de crispation avec l’auteur Jul. »
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Dans un communiqué de presse paru en milieu de journée, Le Ministère de l’Éducation explique la décision prise de la non-publication. « Après plusieurs mois de travail et d’échanges entre Jul et la RMN, le ministère, dont la responsabilité est de s’assurer de la pertinence pédagogique du livre, a fait part de ses réserves. Malgré cela, la dernière version de travail qui a été adressée au ministère le 20 février 2025 n’a pas tenu compte des remarques et préconisations formulées »
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Et le communiqué de presse de poursuivre : « Les illustrations proposées par Jul abordaient des thématiques qui ne conviennent pas à des élèves de cet âge, telles que l’alcool, les réseaux sociaux ou encore des réalités sociales complexes (trafic de contrefaçons, contrôles policiers), qui auraient pu susciter des questions chez les élèves. »
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La conseillère communication et presse au Ministère précise : « Le papa de la Belle est un Algérien qui boit, qui fait du commerce d’import-export douteux. Il se fait même arrêter par la police, détaille-t-elle. Sans la moindre explication, cela peut provoquer des réactions de parents d’élèves. Au Ministère, un certain nombre d’instituteurs de CM2 ont appelé pour remercier, car ils ne se sentaient pas capables de remettre ce livre à leurs classes en fin d’année. Nous avons eu le même son de cloche du côté de certaines associations de parents d’élèves. »
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Le ministère assure avoir organisé à plusieurs reprises des échanges directs avec Jul. « Nous avons expliqué à monsieur Berjeaut que certaines de ses illustrations n’étaient pas adaptées à des lecteurs de dix ans, appuie Victoria Kiener. Il a pu expliquer et défendre son approche, mais n’a pas voulu faire évoluer son travail. Dans ce cadre-là, la direction générale de l’enseignement scolaire (NDLR : Dgesco) a estimé que l’ouvrage ne correspondait pas au cahier des charges demandé au départ. La Dgesco a donc exercé son droit de commanditaire à ne pas valider la publication de l’ouvrage ainsi illustré dans le cadre de l’opération « Un livre pour les vacances ». » La conseillère rappelle aussi que les téléphones portables et les réseaux sociaux, abondamment présents dans les images de Jul, sont interdits aux enfants de moins de treize ans…
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Et de préciser : « Ce choix n’est pas une censure du travail de M. Berjeaut. Nous considérons que son projet est adapté à un public plus mature, des collégiens, plus aptes à saisir l’ironie et le second degré de l’illustrateur. C’est pourquoi le ministère lui a proposé que ce travail soit exploité dans un autre cadre pédagogique à définir conjointement. Mais Jul a refusé. »
Pour cette édition de 2025, le ministère a donc fait le choix de rééditer à la place L’Odyssée d’Homère, adaptée par Murielle Szac et illustrée par la dessinatrice Catel, publié et approuvé sans réserve. La RMN a, de son côté, laissé entendre qu’elle publierait l’ouvrage de Jul.
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