L’ancien directeur musical de l’Ensemble orchestral de Paris est décédé le 31 mars à 83 ans. Il laisse une discographie marquée par son goût pour la musique sacrée et sa passion pour le compositeur de la Symphonie fantastique.
Il se mettait si peu en avant qu’il y a fort à craindre que ce ne soit qu’après sa mort que la France prenne conscience de l’empreinte laissée par le chef américain John Nelson dans la vie musicale de notre pays. Ce maestro discret mais fédérateur, qui pensait plus en termes de mission que de carrière, vient de s’éteindre à l’âge de 83 ans. Né en 1941 au Costa Rica où ses parents étaient missionnaires, il étudie à la Juilliard School de New York dans les années soixante auprès d’un Français qui y était alors professeur de direction d’orchestre : Jean Morel, qui vit aussi passer James Levine et Leonard Slatkin dans sa classe.
Directeur musical d’institutions américaines peu médiatisées comme l’Orchestre symphonique d’Indianapolis ou l’Opéra de Saint-Louis, il devient une figure familière de la vie musicale parisienne lorsqu’il est nommé en 1998 à la tête de l’Ensemble orchestral de Paris, qui n’avait pas encore été rebaptisé Orchestre de chambre de Paris. Avec Georges Schneider pour directeur général, il prend sa tâche très à cœur jusqu’en 2009. Cet orchestre fondé en 1978 par Jean-Pierre Wallez avait alors du mal à se positionner dans le paysage orchestral parisien, coincé entre les grandes formations symphoniques et les ensembles baroques sur instruments d’époque.
Charisme, humanisme et exigence
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Par son travail et charisme, John Nelson ouvrit la voie à la modernisation progressive de cet orchestre, devenu aujourd’hui incontournable. Il le fit sans reculer devant une tâche parfois ingrate, sachant bien qu’une des fonctions du directeur musical est d’appuyer là où cela fait mal. Mais il le fit toujours avec humanité, et en ouvrant des perspectives d’ambition artistique. En recrutant de nouveaux musiciens (c’est lui qui a nommé Deborah Nemtanu violon solo), mais aussi en réalisant des projets ambitieux, comme l’intégrale des Symphonies de Beethoven, que l’EOP était alors seulement le troisième orchestre français à enregistrer. Avec lui, l’EOP se produisit dans la fosse du Palais Garnier (Alcina de son cher Haendel), fit des créations de Jean-Louis Florentz ou Régis Campo, et donna des interprétations ferventes de Bach à Notre-Dame, la musique chorale étant une de ses grandes passions.
Car ce fils de pasteur, lui-même baptiste devenu presbytérien puis anglican, était un homme de foi, ce qui le conduisit dans les années 1990 à créer la fondation Soli Deo Gloria, destinée à commander aux compositeurs de nouvelles œuvres de musique sacrée. C’est ainsi que fut créé entre autres le Requiem de Christopher Rouse, que Christoph Eschenbach accepta de diriger à l’Orchestre de Paris, et composé en mémoire de Berlioz.
Avocat de la cause berliozienne
Berlioz ! Il restera la grande vocation de la vie de John Nelson. Pourtant, son maître à New York, Jean Morel, ne l’évoquait pas dans sa classe. C’est en écoutant les enregistrements pionniers de Colin Davis qu’il découvre l’opéra fleuve Les Troyens, qu’il a le projet de fou de monter à Carnegie Hall en 1972, en version complète. Il devient dès lors l’avocat le plus fervent de la cause berliozienne. Et là, sa gentillesse et son humanité ne toléraient aucune négligence !
Nous n’oublierons jamais ce soir d’hiver 2003 où, alors que nous le croisions par hasard sur l’Île Saint-Louis, il nous raconta qu’il venait de récuser Roberto Alagna, prévu pour enregistrer Benvenuto Cellini quelques jours plus tard : « il ne savait pas son rôle, ce n’est pas acceptable ! » Le ténor fut remplacé par Gregory Kunde et le concert, à Radio France, le 8 décembre 2003, fut marqué par un incident rarissime : au milieu de la scène échevelée du carnaval romain, Nelson s’arrêta net, l’orchestre se tut et la salle retint son souffle. Il resta ainsi de longues minutes, blanc comme un linge, vacillant, jusqu’à ce qu’on lui apporte une chaise. Une fois constaté que ce n’était pas une crise cardiaque mais des vertiges, il reprit le concert, assis et avec un minimum de gestes : pas question d’annuler !
Le producteur Alain Lanceron lui fit enregistrer pour Warner Classics la majeure partie de son répertoire berliozien, culminant sur une version insurpassable des Troyens, enregistrée en 2017 à Strasbourg, dont l’Orchestre philharmonique devint sa phalange d’élection. L’alliance de souffle épique, de fidélité à la partition et d’une distribution éblouissante y a atteint l’idéal qu’il se fixait. Suivront Roméo et Juliette et le Requiem. Affaibli voici trois ans par un AVC, il n’aura pu aller au bout de ses projets berlioziens, parmi lesquels figuraient encore la Symphonie fantastique, Lélio et L’Enfance du Christ.
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