L’un des écrivains britanniques préférés des Français était connu pour sa trilogie culte, dans laquelle il dépeint avec ironie le milieu universitaire.
L’auteur britannique David Lodge est décédé, le 1er janvier 2025, à l’âge de 89 ans, a annoncé sa maison d’édition, Penguin Random House. C’était le vétéran d’une littérature anglaise contemporaine de grande qualité qui comprenait, après lui, Julian Barnes (né en 1946), Salman Rushdie (1947), Ian McEwan (1948), Martin Amis (1949-2023), William Boyd (1952), Kazuo Ishiguro (1954, Prix Nobel 2017), Jonathan Coe (1961), pour ne citer que le plus célèbres.
Son éditeur de longue date, Geoff Mulligan, a témoigné : « Ce fut ma grande chance de travailler avec David pendant de nombreuses années et sur plusieurs livres. Nos séances éditoriales, qui avaient lieu dans son appartement, près de Cecil Court, étaient à la fois éclairantes et très divertissantes. Elles provoquaient des discussions approfondies, sur la motivation d’un personnage, le bourgogne particulier qu’il pourrait boire, parfois un seul mot, dont je me souviens encore. (…) Pour quelqu’un avec ses réalisations énormes en tant qu’universitaire, romancier, dramaturge et scénariste, il était toujours modeste, gentil, généreux et ce fut un plaisir de le côtoyer. »
Visage malicieux
Né le 28 janvier 1935 à Brockley, dans le sud de Londres, David Lodge a été fortement marqué, enfant, par les bombardements sur la capitale anglaise. Il y fera allusion dans plusieurs de ses livres. Après des études à l’université de Londres, il a enseigné la littérature anglaise jusqu’en 1987 à l’université de Birmingham. Parallèlement, il a mené une carrière de romancier et de scénariste pour la télévision.
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Son premier roman, The Picuregoers, inédit en français, est sorti en 1960. Lors d’une rencontre, en 1996, cet homme au physique banal mais au visage malicieux, lèvres fines et impressionnants sourcils broussailleux, nous avait confié : « Ce premier roman était très sérieux : je l’ai écrit dans l’ombre de Graham Greene. J’ai découvert longtemps après que j’avais un talent pour la comédie. À partir de ce moment, je n’ai plus écrit que des livres destinés à amuser le lecteur. Ces livres drôles m’ont valu mes plus grands succès. Néanmoins, en suivant cette pente, j’ai sacrifié une certaine profondeur. »
Cumuler, un temps, les métiers d’enseignant et d’écrivain, ne semblait pas trop lui peser : « En règle générale, les universitaires font de piètres écrivains. Il me semble que le cumul des deux professions ne donne pas de très bons résultats en Europe continentale. Chez vous, les carrières universitaires se font après un très long apprentissage, souvent rigide, qui n’encourage pas la création littéraire. Par contre, il fonctionne plutôt bien en Angleterre et aux États-Unis. Ma génération a accédé au monde universitaire avec une certaine facilité. À l’époque, il régnait une atmosphère plus tolérante, plus libertaire, de sorte que de nombreux écrivains des années 1950 et 1960 comme Kingsley Amis ou Iris Murdoch ont pu concilier sans difficulté l’écriture et l’enseignement. »
Pour quelqu’un avec ses réalisations énormes en tant qu’universitaire, romancier, dramaturge et scénariste, il était toujours modeste, gentil, généreux et ce fut un plaisirde le côtoyer
Geoff Mulligan, éditeur de David Lodge
Un tournant
Derrière le romancier comique et caustique, apprécié dans le monde entier, qui brocardait volontiers le monde universitaire (dans la Trilogie du campus, parue en Angleterre au cours des années 1980), la télévision commerciale ou encore le monde médical, commençait à poindre un écrivain plus grave et réfléchi.
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David Lodge,un Anglais bien tranquille
La parution de son dixième livre, Thérapie, en 1995, a marqué un tournant important dans son œuvre. Romancier catholique, David Lodge, comme nous l’avons dit, n’oubliait pas qu’il avait grandi dans l’ombre d’Evelyn Waugh, mais aussi de Graham Greene. Il avait d’ailleurs placé cette phrase de l’auteur du Troisième Homme en épigraphe de son roman : « Écrire est une forme de thérapie. »
Lodge avait son point de vue sur la question : « L’écriture peut être une forme de thérapie dans deux circonstances. Quand on traverse une période d’angoisse, de déprime. Cela peut aider d’écrire cette expérience pour son propre usage. Pas dans l’optique d’une publication. Cela permet de mettre les choses en perspective. On peut aussi utiliser une expérience désagréable pour un travail de fiction littéraire : c’est aussi bénéfique dans le sens où vous retournez le négatif en positif. Mais ce travail ne vous appartient plus ; il devient aussi une thérapie pour les lecteurs. C’est une des raisons pour lesquelles nous lisons des romans. En écrivant cette phrase, Graham Greene pensait probablement à cette dernière expérience. Il devait se dire que s’il n’était capable de se sortir de cet état de mélancolie par l’écriture, d’y trouver une sorte d’accomplissement, autant se suicider. »
Un écrivain catholique
En tant qu’écrivain catholique, il appartenait donc à une minorité en Angleterre. À la question de savoir si les romanciers catholiques avaient plus de facilité à s’exprimer sur des sujets difficiles que les autres, David Lodge avait longuement hésité avant de répondre, embarrassé : « C’est un sujet très intéressant. Vous savez, j’ai écrit dix livres, et Thérapie n’est que le second dans lequel j’utilise la première personne pour une confession romanesque. Je l’avais déjà choisi pour Nouvelles du paradis (1992), dans lequel l’un des personnages principaux, un ancien prêtre, tient un journal intime. Cette idée de la confession par l’écriture me semble très importante. Elle me ramène à Graham Greene, auteur que j’ai beaucoup étudié dans ma jeunesse et qui m’a vraiment influencé. Comme Evelyn Waugh, un autre écrivain catholique. Lui m’a appris comment écrire une comédie. Greene est plus sérieux. Ses derniers livres sont souvent des confessions écrites par des hommes un peu dérangés. Mon livre est, j’espère, une version un peu plus comique, plus carnavalesque, du roman greenien ! »
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David Lodge: «Incarner une abstraction»
En 1997 parut le seul recueil de nouvelles de Lodge, L’Homme qui ne voulait plus se lever. Six textes inédits, écrits entre 1966 et 1992 et classés en deux thèmes, l’été, « le temps des vacances », et l’hiver, « avec ses fêtes et ses inconforts traditionnels ». Qu’il raconte les aventures de quatre jeunes Anglais, deux garçons et deux filles, confrontés à « leurs appétits sexuels » durant l’été 1955 à Ibiza ; celles d’un élève d’une institution catholique qui se découvre une vocation d’auteur dramatique pour se faire valoir auprès de la fille de ses rêves, ou qu’il transpose sa propre expérience de romancier anglais découvrant, dans le sud de la France, la mode des seins nus, Lodge se montre irrésistible de drôlerie, d’humour.
Un versant plus sombre
Et puis il y a l’autre aspect de son œuvre, l’autre versant, plus sombre, moins connu, moins apprécié de ses lecteurs et de la critique en général mais que lui cherchait à exploiter depuis toujours. Une certaine gravité qui a quelque chose à voir avec les premiers chagrins de l’enfance, les premières désillusions, le moment où l’on s’aperçoit que la vie est pleine de tricheurs, de menteurs. À cet égard, l’étudiant de Mon premier job, qui se fait un plaisir de surclasser de pauvres bougres dans la distribution de journaux, un été, à Trafalgar, avant de comprendre sa bêtise, l’homme dépressif qui décide un jour de ne plus jamais se lever et l’enfant à qui l’on retire son plus beau jouet, un feu d’artifice (L’Avare), sont frères en désespoir des héros de La Chute du British Museum, de Jeu de société et de Thérapie.
Alors que son dernier roman traduit en français, La Vie en sourdine, remontait à 2008, son éditeur français de toujours, Rivages, s’est lancé dans la traduction de sa passionnante trilogie autobiographique. Le premier volume, Né au bon moment. 1935-1975 (2016), offrait une plongée dans son passé, tandis que le deuxième, La Chance de l’écrivain, qui portait sur la période 1976-1991 (2019), révélait les arcanes de sa création littéraire. Enfin, dans Réussir, plus ou moins, qui couvrait la période 1992-2020, David Lodge partageait sa quête de nouvelles formes d’écriture.
L’écrivain britannique avait également écrit des scénarios télévisés et des pièces de théâtre. Il a été fait chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres en 1997 et commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique en 1998.
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