Le grand maître franco-russe, décédé le 27 février à l’âge de 88 ans. «l’adversaire historique» de Bobby Fischer en 1972, était devenu le Xe champion du monde d’échecs de l’histoire en battant Tigran Petrossian en 1969.
Il est et restera pour l’éternité le Xe champion du monde d’échecs de l’histoire. Le grand maître de Saint-Pétersbourg, Boris Spassky, mort le 27 février à l’âge de 88 ans. Par un curieux paradoxe, c’est la perte de son titre en 1972 face à Robert James Fischer, à la fois son rival et son ami, qui fit de lui une célébrité mondiale, en représentant bien malgré en pleine guerre froide, le régime soviétique qu’au fond de lui-même, il honnissait. Loin de la figure du joueur solitaire de Loujine, le héros de Nabokov, Spassky avec une pointe de malice qui le caractérisait avait déclaré après sa défaite de 1972 en Islande: « Je suis devenu célèbre le jour où Bobby m’a battu».
Né en 1937 à Saint-Pétersbourg, rebaptisé alors Leningrad par le pouvoir bolchevique, Boris Vassilievitch se montre particulièrement doué et précoce, devenant à 18 ans champion du monde junior et, à l’époque, le plus jeune grand-maître de l’histoire. Ce prodige a dit avoir appris à jouer aux échecs à cinq ans dans un orphelinat, après être parvenu à fuir avec sa famille Leningrad, victime du siège terrible tenu par les nazis durant la Seconde guerre mondiale. Après la guerre, son style de jeu offensif et positionnel, agrémenté de jolis sacrifices est remarqué par ses pairs et encouragé par l’État, qui lui fournit une bourse et un entraîneur.
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Après avoir fait forte impression, il passe un temps au second plan face à une autre figure montante des échecs soviétiques, Mikhaïl Tal, le «magicien de Riga». Ce n’est qu’en 1961 qu’il fait un retour remarqué en remportant le championnat d’URSS, avant de vaincre en 1969 son compatriote Tigran Petrossian pour prendre le titre mondial. «Je ne me suis jamais fixé l’objectif de devenir champion du monde. Tout a fonctionné tout seul. Je progressais à pas de géant», expliquait Boris Spassky en 2016.
Défenseur «malgré lui» du système soviétique
Mais Boris Spassky ne conservera son titre que trois ans. En 1972, il joue le match qui marquera sa vie, en Islande, contre le prodige américain Bobby Fischer, une partie aux accents de confrontation géopolitique Est-Ouest restée dans les annales comme le «match du siècle» . Alors que l’URSS domine sans partage ce sport depuis de nombreuses années, Boris Spassky affronte alors un Américain excentrique de 29 ans, qui critique les joueurs soviétiques. Il doit gagner. C’est le contraire qui se produit: après un début désastreux pour Bobby Fischer, l’Américain défait finalement son adversaire, mettant fin à une suite ininterrompue de champions du monde soviétiques depuis 1948.
Pour Moscou, c’est une gifle, mais Spassky se réjouit d’être débarrassé d’une «responsabilité colossale». «Vous ne pouvez pas imaginer à quel point j’étais soulagé lorsque Fischer m’a retiré le titre. Je me suis libéré d’un très lourd fardeau et je respirais librement», a raconté le grand maître près de quarante ans plus tard. Ce duel emblématique de la Guerre froide a fait l’objet de nombreux films, livres et documentaires et inspiré le roman de Walter Tevis «Le Jeu de la dame», adapté en 2020 dans une série acclamée sur Netflix. Après cette défaite, Boris Spassky tombe en disgrâce.
Vie en France
Il s’installe en 1976 en France après avoir épousé une Française d’origine russe. Il obtient la nationalité française deux ans plus tard. Il ne retrouve l’attention du public que bien des années plus tard, en 1992 en Yougoslavie, lors d’une revanche non officielle contre Bobby Fischer, qu’il perd également. Il se désintéresse progressivement des échecs. Les dernières années de la vie de Boris Spassky ont été marquées par un mystérieux conflit familial et un retour en Russie dans des conditions troubles.
Victime de deux attaques cérébrales en 2006 puis en 2010, il disparaît deux ans plus tard de son domicile français et se retrouve à Moscou, où il apparaît vieux et affaibli à la télévision russe, cheveux blancs et traits tirés. «Je dois tout recommencer de zéro, mais je n’ai pas peur», assure-t-il, évoquant un mystérieux «sponsor» l’ayant aidé à fuir la France contre l’avis de sa femme et sa sœur. Quelques années auparavant, en 2008, il s’était rendu sur la tombe de son ancien rival, Bobby Fischer, décédé la même année et enterré dans un petit cimetière islandais. «Pensez-vous que la place voisine est disponible?», lance-t-il devant les journalistes, visiblement ému.
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