CRITIQUE – Au Théâtre Antoine, le comédien interprète le prince de la repartie et des déclarations d’amour avec une finesse qui touche juste.
Pas fanfaron, moins Tartarin. Sous la direction d’Anne Kessler, même lorsqu’il se bat, notre Cyrano ne défouraille pas à tout vent son espadon. Son esprit et ses mots ne suffisent-ils pas à transpercer ses adversaires. Son nez ? Oh, pas énorme, pas long comme une barrière de péage, juste un peu plus antique que la moyenne, une légère difformité.
Anne Kessler a désiré monter un Cyrano de l’intime, un Cyrano qui ne la ramène pas et c’est ainsi que les trois grandes scènes – celle de la tirade du nez, celle des « non merci » et celle du balcon – n’occultent plus le reste de la pièce que nous redécouvrons au Théâtre Antoine grâce à cette subtile et raffinée mise en scène de la nouvelle sociétaire de la Comédie-Française. Quant au comédien qui endosse la panoplie du héros, il s’appelle Édouard Baer, on ne le présente plus. Lui aussi, il a de l’esprit ; Cyrano était un rôle pour lui. Dès le début, il pose son jeu, qui ne sera pas celui de ses illustres prédécesseurs, et pose sa voix souple et veloutée. Il la gardera jusqu’à sa fin tragique. Pas d’esclandres, pas d’emballements.
Dans un décor sobre, tout de bois bricolé, le Cyrano de Kessler a un côté bohème qui sent bon la taverne. Édouard Baer, dans son manteau qui ne sort pas du pressing, endosse donc son rôle avec une grandiose humilité, et c’est de cette humilité que son illustre personnage, une fois n’est pas coutume, avait besoin.
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Jouer Cyrano pompe assurément toutes vos ressources physiques, mais cela nourrit vos nerfs tout en les mettant à l’épreuve. Édouard Baer ne voulait pas mettre ses souliers dans ceux des grands colosses bretteurs, tel Jean-Paul Belmondo, Gérard Depardieu, Jacques Weber ou Michel Vuillermoz, qui méritent encore tous les éloges. Les imiter, c’est planter son nez dans le grand ratage, ce qui est la pire disgrâce pour un tel personnage.
Respirer dans la vérité de sa chair
Cyrano-Baer a trouvé son style, ce qui est miracle. En face de lui, il y a une Roxane tout à fait convaincante (Alexia Giordano), un Christian malheureusement un peu en dessous de ses charmes (Grégoire Leprince-Ringuet), un de Guiche vieillissant, drolatiquement austère (Gilles Gaston-Dreyfus) ou encore un rôtisseur-poète, Ragueneau (Atmen Kelif), à la hauteur de ses pâtés et de ses gâteaux. La crème est remarquablement fouettée et le service sert très honnêtement l’œuvre de Rostand. Un accordéoniste et un guitariste accompagnent les lampions de cette fête mélancolique.
L’idéal est de se rendre au théâtre sans avoir une conception bien établie de cet art. Parfois, la tradition a du bon et le conformisme repose. Ne faudrait-il pas, de temps à autre, se laisser vivre sur cette notion d’art populaire et laisser Cyrano respirer dans la vérité de sa chair et la perfection de sa langue.
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Voilà ce qu’Anne Kessler et Édouard Baer ont brillamment réussi, et nous sortons du Théâtre Antoine convaincu par leur travail, qui n’engendre pas l’ennui guindé. Lorsque Cyrano-Baer lit sa gazette à la belle Roxane, retirée dans un couvent, on se dit que, même après avoir reçu une poutre sur la tête, il serait notre meilleur présentateur du JT. Il nous donnerait, chaque soir, des nouvelles de la lune. Baer de Bergerac ? Oui, trois fois oui !
Cyrano de Bergerac, au Théâtre Antoine (Paris 10e), jusqu’au 27 avril. Puis prolongations du 11 au 19 juin.
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