En France, l’université de Strasbourg pourrait radier une quarantaine d’étudiants étrangers inscrits en master. La raison : ils n’ont pas encore réglé les 4 000 euros de frais de scolarité exigés pour les étudiants extra-communautaires. Une mesure peu appliquée par les universités. Mais Strasbourg fait exception.
Mohammed* fait défiler sa boîte mail sur son téléphone portable. L’étudiant sénégalais retrouve le courriel qu’il cherchait, reçu le 16 mars. Il est signé de la présidente de l’université de Strasbourg. On y lit : « J’ai le regret de vous informer que j’ai demandé aux services administratifs compétents de procéder à l’annulation de votre inscription administrative en master 2 dans les prochains jours. »
L’étudiant est encore « abasourdi ». Il pourrait être radié d’ici la fin de l’année scolaire pour ne pas s’être acquitté des 3 941 euros exigés par son université pour sa deuxième année de master. Le jeune homme soupire et déplore un « manque d’information ». Il assure n’avoir jamais été mis au courant de l’application de tarifs différenciés au moment de s’inscrire dans cet établissement, en mai 2025 : « Si on m’avait informé, je ne me serais pas mis dans cette situation. » Une situation qu’il soupçonnait d’autant moins que les autres universités françaises où il a étudié – la Sorbonne et Paris-Nanterre – refusent d’appliquer ce principe.
Mohammed s’est rendu à l’évidence : il ne pourra pas régler la somme demandée. Sa situation est « fragile » et ses maigres ressources lui servent prioritairement à payer son loyer et ses courses du quotidien. Il a bien essayé de travailler, mais son emploi étudiant ne lui rapporte pas suffisamment. « Je me suis posé la question de contracter un prêt ou non, explique-t-il. Mais sur le papier et au vu de ma situation, je me suis dit qu’il y avait peu de chances que cela aboutisse. »
Malgré ce contexte, il doit tout de même passer les partiels de fin d’année, sans avoir la certitude d’être diplômé. « C’est une charge morale énorme et beaucoup d’angoisse. En fin de master 2, j’ai un mémoire à préparer, un stage à trouver. Or, là, je suis dans une incertitude totale, sans boussole ni indication », lâche-t-il.
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Aucun « harcèlement financier »
Depuis 2019, et la mise en place du plan « Bienvenue en France », toutes les universités françaises sont censées appliquer des droits de scolarité seize fois plus élevés pour les étudiants non-européens que pour les étudiants nationaux et européens. Soit 2 895 euros pour une année de licence (contre 178 euros pour tous les autres) et 3 941 euros pour une année de master (contre 254 euros). Les trois quarts des établissements n’ont pas suivi la consigne, qu’ils jugent antinomique avec les valeurs universitaires. L’université de Strasbourg est l’une des rares à appliquer à la lettre le plan « Bienvenue en France ».
Ce plan autorise toutefois les universités à exonérer partiellement jusqu’à 10% de leurs effectifs globaux. À Strasbourg, tous les étudiants extra-communautaires inscrits en licence bénéficient de cet abattement. Ainsi, les frais différenciés s’appliquent uniquement aux non-européens qui viennent spécialement pour un master. Cela représente 310 étudiants, d’après l’université.

Une quarantaine d’impayés sur 310 étudiants extra-communautaires concernés, pour une université qui en compte près de 10 000 : la situation est donc loin d’être catastrophique, selon l’établissement strasbourgeois, qui rappelle qu’une majorité d’étudiants non-européens demeurent exemptés de droits majorés. À l’inverse, la majorité de ceux concernés par ces frais sont en capacité de les payer. Frédérique Berrod, présidente de l’université de Strasbourg, rejette l’accusation de « harcèlement financier » lancée par ses détracteurs et assure que tous les étudiants « avaient connaissance de l’application de ces droits au moment de l’inscription ».
Reste que l’université de Strasbourg fait quasiment cavalier seul sur ce sujet en France. Une politique assumée : « Contrairement aux autres établissements, nous appliquons ces droits différenciés, car ces montants nous sont utiles : ils sont réinvestis dans l’accueil de ces étudiants internationaux », développe Frédérique Berrod. « Cela nous permet d’améliorer l’accès aux services de santé, d’étendre les horaires d’ouverture des bibliothèques », complète Rachel Schurhammer, vice-présidente en charge de la formation.
Une mesure « xénophobe et discriminatoire »
Cette politique est loin de faire l’unanimité. Depuis plusieurs semaines, une intersyndicale composée d’étudiants et d’enseignants fait entendre sa voix sur le campus pour demander l’abrogation des tarifs différenciés et la réintégration des étudiants menacés de désinscription. Cette mesure est « xénophobe et discriminatoire », juge Pascal Maillard, enseignant de littérature française et secrétaire du Snesup-FSU.

Ce professeur a fait le calcul : selon lui, et contrairement à ce qu’affirme la direction de l’université, le seuil des 10% d’étudiants exonérés ne serait pas encore atteint : « On serait aux alentours de 9,8%. » Si bien qu’il resterait de la marge pour exonérer la quarantaine d’étudiants menacés de radiation. Pascal Maillard juge même possible de dépasser ce plafond sans risquer de sanction de la part du rectorat, comme ont pu faire d’autres universités françaises.
Surtout, l’enseignant s’inquiète pour la situation des étudiants extra-communautaires, dont une partie est originaire d’Afrique : « Ce sont des étudiants qui, pour beaucoup, se sont endettés. Ils se sont acquittés de plus de 7 300 euros sur un compte pour pouvoir s’inscrire sur Campus France. Si on ajoute le coût des années de master, on arrive à une somme de 15 000 euros pour deux années d’études en France. C’est une somme astronomique pour les étudiants de ces pays. »
Une partie de ceux concernés par le risque de radiation se sont mis à travailler dans l’espoir de pouvoir payer les 3 941 euros demandés. D’autres retardent le paiement de leur loyer. « Dix-sept étudiants ont commencé à s’acquitter d’une partie des frais majorés. En moyenne, le reste à charge varie de 600 à 3 600 euros », indique la vice-présidente, Rachel Schurhammer.
Pour certains étudiants, réunir la somme nécessaire avant le 31 août est capital pour leur avenir en France. « En cas de désinscription, ils risquent de perdre leur visa et leur logement étudiant, et, in fine, d’être pour certains frappés d’obligations de quitter le territoire français [OQTF, ndlr] », développe Juliette Beaufils, secrétaire générale de la Fédération syndicale étudiante, qui a déjà accompagné des étudiants dans ce type de situation par le passé.
Ces tarifs différenciés font peser un autre risque, selon Pascal Maillard : celui de perdre la richesse apportée par ces étudiants, notamment ceux originaires du continent africain : « Les étudiants de ces pays, lorsqu’ils font un master dans notre faculté, sont susceptibles de devenir ensuite des doctorants. En définitive, ce sont des axes de recherche qu’on est en train de supprimer. »
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Nouveau resserrement des exonérations
Dans l’immédiat, ces étudiants peuvent bénéficier du soutien des associations étudiantes, comme l’Association fédérative générale des étudiants de Strasbourg (AFGES). Elle dispose de trois épiceries solidaires près du campus de l’université. « Certains étudiants ne dépendent que de ces espaces pour se nourrir », rappelle Caroline Knab, la présidente, qui constate que « les étudiants extra-communautaires représentent 50% des bénéficiaires ».

Dans certaines classes, des cagnottes ont été lancées pour aider les étudiants étrangers concernés par les impayés. Mais beaucoup anticipent une désinscription et cherchent déjà à s’inscrire, l’année prochaine, dans une université où le tarif est le même pour tous.
Reste à savoir si les universités réfractaires à cette politique seront encore majoritaires à la rentrée 2026. Mardi 21 avril, le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Philippe Baptiste, a présenté un projet baptisé « Choose France for Higher Education », visant à renforcer l’attractivité des établissements universitaires.
Ce nouveau plan promet de resserrer encore les exonérations. Les abattements partiels seraient désormais possibles pour 10% des étudiants extra-communautaires d’une université, et non plus 10% de l’ensemble des étudiants de cette même université.
*Prénom modifié
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