L'Atelier politique – Sandrine Rousseau: «Parce qu’elle est subversive par nature, l’écologie ne sera jamais respectable»

Date:

Figure de l’écologie radicale et féministe, Sandrine Rousseau est députée écologiste de Paris. Elle vient de publier Tu nuis à la cause aux éditions La Meute, un essai dans lequel elle défend la radicalité comme condition du progrès. Invitée de L’Atelier politique, elle répond aux questions de Frédéric Rivière.

Crise énergétique : le blocage des prix comme réponse immédiate

La flambée des prix des carburants, consécutive au conflit en Iran, place des millions de Français dans une situation intenable. Pour Sandrine Rousseau, la réponse est sans ambiguïté.

« La seule mesure efficace à très court terme est très facile à mettre en place, c’est le blocage des prix », affirme-t-elle. « On se dit qu’il est très urgent de limiter cette espèce de spéculation à la hausse du prix du pétrole, qui finit par une baisse conséquente de la capacité à vivre des gens. »

Sandrine Rousseau pointe l’inaction des pouvoirs publics depuis la précédente crise pétrolière, au moment de l’invasion russe en Ukraine. Rien n’a bougé sur l’isolation des logements, sur la mobilité non carbonée, sur le développement du télétravail. Les professionnels dépendant d’un véhicule thermique — aides à domicile, infirmières, livreurs — paient le prix de cette inertie.

Terres rares : l’illusion du tout-électrique

Faut-il simplement remplacer la voiture à essence par une voiture électrique ? Sandrine Rousseau s’y refuse. Elle prend une position qui la distingue, dit-elle, de la ligne officielle de son propre parti.

« Je pense qu’il est totalement illusoire de dire aux gens qu’on va remplacer leur voiture par une autre voiture qui fonctionnera différemment et que rien d’autre ne changera. » Elle cite la course aux terres rares, dont la Chine concentre une large part de l’extraction et du raffinage, et rappelle que Trump a parlé de conquérir le Groenland précisément pour cette ressource.

« On doit penser nos modes de vie de manière différente, et ce n’est pas juste une espèce de substitution d’un bien par un autre qui va nous permettre de sortir de la crise », insiste Sandrine Rousseau.

La mobilité, bien public : le modèle de l’après-guerre

Pour les zones rurales, Sandrine Rousseau défend une vision : faire de la mobilité un service public universel, sur le modèle de l’électrification d’après-guerre.

« Après la guerre, on a décidé qu’il fallait que toutes les maisons aient accès à l’électricité, au téléphone. On a fait des services publics parce qu’on savait que ça coûterait très cher. » Elle plaide pour un « État stratège », capable d’investir jusqu’aux territoires les plus isolés.

Sandrine Rousseau rejette l’idée que l’écologie serait ennemie de la liberté. Elle prend l’exemple des femmes victimes de violences en milieu rural, souvent privées de véhicule par leur conjoint : un service public de transport leur offrirait une voie d’émancipation concrète.

Présidentielle 2027 : une explosion sociale en prévision

L’élection présidentielle se profile à moins d’un an. Sandrine Rousseau anticipe un choc social inédit.

« Cette situation internationale va générer une inflation terrible en France, et l’inflation est insupportable pour une partie de la population qui, déjà, n’avait pas de quoi manger pendant tout le mois. » Elle observe que la crise touche désormais les classes moyennes : un enseignant, dit-elle, n’a plus les moyens de partir en vacances.

« Je prévois que d’ici un an, il y ait véritablement un mouvement social d’une ampleur que je pense inédite en France. »

« Hacker » les partis : un appel à l’engagement citoyen

Dans son livre, Sandrine Rousseau appelle à « hacker les partis politiques ». Elle s’en explique.

« Les partis ont des logiques très identitaires qui ne représentent pas l’aspiration d’un peuple de gauche et écologiste. » Elle s’indigne que des personnalités élues par cinq mille militants – « ce qui n’est rien par rapport à un député élu par au moins trente mille personnes » – décident du destin de la France.

Son appel est pragmatique : prendre sa carte dans un parti, même temporairement, même pour quelques mois, pour peser sur les choix stratégiques. « Si tout le monde prenait sa carte massivement pour dire arrêtez de faire n’importe quoi, la destinée politique de la France serait très changée. »

Les écologistes à la croisée des chemins

Les résultats décevants des écologistes aux dernières élections – européennes, municipales – inquiètent Sandrine Rousseau, qui évoque même le risque d’une « disparition » à la présidentielle.

« On a pensé que l’écologie pouvait être normalisée, respectable. Mais l’écologie, parce qu’elle est subversive par nature, ne peut et ne pourra jamais être respectable. » Elle critique cette « écologie en cravate » qui perd sa singularité.

Elle convoque la mémoire des faucheurs volontaires, des militants enchaînés aux rails lors des convois de déchets radioactifs, du comptage citoyen des particules après Tchernobyl mené par Michèle Rivasi. « Cette écologie-là, pour moi, c’est une écologie qu’il faut reconvoquer. »

Tonton, la cause et les luttes : les mots pour le dire

Le « tonton » qui donne son architecture au livre n’est pas un ennemi. C’est un archétype – homme blanc, la cinquantaine hétérosexuelle – qui « ne s’est jamais vraiment questionné sur ses privilèges ». Sandrine Rousseau précise d’emblée : tout le monde a « des molécules de tonton en soi », elle y compris.

Sur la distinction entre « cause » et « lutte sociale », Sandrine Rousseau est tranchante. Parler de « cause », dit-elle, revient à affaiblir le sujet, à le renvoyer à l’affect plutôt qu’à l’histoire.

« Le féminisme, c’est une lutte sociale très ancienne, qui a plusieurs siècles. Les suffragettes ont été torturées, enfermées, certaines en sont mortes. Dire “cause”, c’est une manière presque d’affaiblir le sujet. »

Elle défend aussi les néologismes militants – féminicide, misogynoir, validisme, greenwashing. L’histoire du mot « féminicide » est éclairante : inventé par des bénévoles qui épluchaient la presse régionale pour compter les femmes tuées par leur conjoint, il a fini par s’imposer dans les rapports officiels du ministère de la Justice.

Religion catholique et patriarcat : une ligne claire

Dans un récent débat radiophonique avec le député du Rassemblement national Julien Odoul, Sandrine Rousseau avait qualifié la religion catholique de « plus grand boys club au monde ». Elle maintient sa position.

« En 2026, il n’y a pas une seule femme prêtre. C’est incroyable. Il y a des femmes rabbins, il y a même des femmes imams. »

Elle élargit le propos aux trois grandes religions monothéistes, qu’elle décrit comme unanimes sur une chose : le contrôle du corps des femmes. Elle cite l’Iran et l’Afghanistan comme exemples de théocraties où les femmes sont « les premières victimes », qualifiant la situation afghane « d’ apartheid de genre ».

« Fierté au rabais » : ce que la droite a fait du drapeau

Autre formule qui a fait réagir : « La fierté d’être français est une fierté au rabais ». Sandrine Rousseau s’en explique sans se dédire.

« Il y a eu un braquage par l’extrême droite de la notion de fierté, qui nous renvoie à une fierté d’être né sous les couleurs d’un drapeau bleu, blanc, rouge. Alors que la vraie fierté française, c’est d’avoir des services publics, une protection sociale, une mise en commun de notre richesse. »

Elle observe que cette fierté-là – qui « demande de l’argent public, de la volonté politique, de l’encadrement des marchés » – est « en train d’être piétinée » pendant qu’on vend aux citoyens la fierté moins coûteuse d’un drapeau.

« L’outrance n’est pas de mon côté »

En fin d’entretien, Sandrine Rousseau est interrogée sur ses propres limites. A-t-elle parfois eu le sentiment d’être allée trop loin ? La réponse est directe.

« Quand on me traite de féminazies, de Khmers verts ou d’éco-terroristes, je me dis que l’outrance n’est pas de mon côté. »

Source du contenu: www.rfi.fr

Share post:

Populaire

More like this
Related