L’horlogère Carole Forestier Kasapi, gardienne du temps et des mouvements

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« La joie de démonter dans l’unique but de réparer, tout est parti de là ! » C’est dans un éclat de rire que l’énergique Carole Forestier Kasapi, nommée directrice des mouvements de la maison horlogère suisse TAG Heuer en 2020, puis directrice haute horlogerie et stratégie mouvements en mars 2024, explique la naissance de sa vocation. Car l’horlogerie, la Française est tombée dedans enfant.

« Mes parents tenaient un atelier de réparation horlogère à Paris, où j’ai grandi. J’y ai passé de nombreuses heures après l’école, à écouter chaque bruit, puis à démonter et remonter de vieux réveils pour en comprendre la mécanique interne. Tout cela me passionnait », explique-t-elle dans son bureau de La Chaux-de-Fonds (Suisse), au siège social de TAG Heuer.

Entre la désormais quinquagénaire et la Suisse, c’est également une longue histoire. Carole Forestier Kasapi n’a que 16 ans lorsqu’elle s’y installe pour se former à l’horlogerie, dans le canton de Neuchâtel, en 1985. Elle ne quittera plus jamais la Confédération helvétique et y bâtira une solide carrière, étape par étape. Dès sa première expérience professionnelle, dans un bureau d’ingénieurs-conseils, à 22 ans seulement, Carole Forestier Kasapi commence à développer ses propres calibres, ces mécanismes horlogers nichés à l’intérieur des montres qui en garantissent le bon fonctionnement.

Son nom commence à circuler dans le milieu horloger suisse, et elle est amenée à imaginer des mécanismes pour des maisons prestigieuses. On lui doit notamment le calibre Elite de Zenith, un tourbillon pour A. Lange & Söhne, la grande sonnerie d’Audemars Piguet ou le quantième perpétuel d’IWC, qu’elle développe chez Renaud & Papi, atelier horloger indépendant de renom, dont elle dirigera le bureau technique. En 1997, elle remporte le prix de la Fondation Abraham-Louis Breguet grâce à la création d’un tourbillon carrousel monté au centre. Il donnera par la suite naissance à la célèbre montre Freak, d’Ulysse Nardin.

Chez Cartier, qu’elle intègre en 2005 et chez qui elle œuvrera pendant près de quinze ans, Carole Forestier Kasapi se frotte aux montres joaillières, de petits bijoux à l’ingéniosité mécanique redoutable. On lui doit notamment l’Astrotourbillon en 2010 et la Rotonde mystérieuse en 2013 – un mouvement constitué de 290 pièces.

Plus ingénieure que designer, Carole Forestier Kasapi a pourtant compris très vite l’importance d’unir ces disciplines. « Je ne crois pas aux individualités, c’est primordial pour moi de travailler en équipe. Il faut que tout le monde soit satisfait du résultat, que le design nous plaise et que cela soit non seulement beau, mais également réalisable techniquement. Lorsqu’on allie les deux, c’est un pari gagnant à coup sûr », explique-t-elle.

Au poignet de Steve McQueen

Chez TAG Heuer, elle délaisse les montres bijoux pour se frotter à des modèles plus masculins et plus sportifs, le cœur de métier de la manufacture, à qui l’on doit les emblématiques et virils modèles Carrera (1963), du nom de la compétition automobile Carrera Panamericana, organisée au Mexique de 1950 à 1954 ; Monaco (1969), au poignet de Steve McQueen dans le film Le Mans, en 1971 ; ou encore Aquaracer (1983), imposante montre de plongée. Ces collections s’enrichissent régulièrement de modèles aux innovations techniques toujours plus poussées, sous la houlette de Carole Forestier Kasapi.

Ce qu’elle préfère dans son métier ? Faciliter le quotidien des clients. « C’est central, et cela doit le rester. Il ne faut pas avoir besoin d’ouvrir un mode d’emploi à chaque fois que l’on veut utiliser sa montre. La simplicité d’usage est donc fondamentale. A cela s’ajoutent tous les aspects ergonomiques, comme pouvoir clore son fermoir sans se pincer la peau », détaille-t-elle.

En cette rentrée, TAG Heuer dévoile différentes nouveautés, dont la Monaco Flyback Chronograph TH-Carbonspring ainsi que la Carrera Chronograph Tourbillon Extreme Sport TH-Carbonspring, deux modèles en carbone forgé, dotés d’un oscillateur spiral en carbone, fruit d’une décennie de recherches pour qu’il soit léger, résistant aux chocs et aux interférences magnétiques.

« Dans la montre mécanique, l’élément le plus complexe – et de très loin – est le balancier spiral. Notre environnement change énormément, et cela influe sur le mécanisme des montres. Si, par exemple, il y a des aimants dans votre sac à main, cela peut dérégler votre montre à chaque fois que vous y plongez la main ! Arriver à travailler cet élément demande énormément de maîtrise, de tests et de temps », ajoute la dirigeante.

Monaco Flyback Chronograph TH-Carbonspring (à gauche) et Carrera Chronograph Tourbillon Extreme Sport TH-Carbonspring, TAG Heuer.

Travailler sur le temps long, serait-ce le comble d’un horloger ? C’est en tout cas l’une des composantes du métier, et ce qui permet de développer plusieurs projets en parallèle sans jamais se lasser. Pour trouver l’inspiration, Carole Forestier Kasapi aime se tourner vers le patrimoine de l’entreprise. Fondée en 1860, TAG Heuer conserve de nombreuses archives dans sa manufacture.

« Je suis là pour écrire une page de l’histoire de la maison et je ne peux pas le faire si je ne connais pas le début du roman, avance-t-elle. Lorsque je suis arrivée, en 2020, j’ai passé beaucoup de temps avec mes collègues du patrimoine. J’avais un grand besoin de voir les pièces, les complications et les mécanismes qui les font fonctionner. Surtout, je voulais comprendre pourquoi cela avait été réalisé comme cela. Je cherche du sens partout ! Je ne veux pas créer pour créer, mais parce que cela a du sens de le faire. »

Lorsqu’elle a débuté dans ce métier, Carole Forestier Kasapi était l’une des seules femmes du secteur. Et aujourd’hui ? « Je ne vois pas beaucoup de changements à ce niveau-là. Il y a beaucoup de femmes dans les ateliers de production, mais très peu du côté industriel. Je continue de trouver cela dommage. La diversité des profils, c’est une telle richesse ! » Lauréate du prix Gaïa 2021 « artisanat et création », prestigieuse distinction de l’horlogerie suisse, Carole Forestier Kasapi peut sans conteste, avec son solide parcours, faire naître des vocations.

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Source du contenu: www.lemonde.fr

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