D’après une enquête du Guardian, des employées de maison ayant fui leurs employeurs abusifs affirment que leurs enfants, nés hors mariage, n’ont pas droit à un certificat de naissance. Faute de visa, elles sont «piégées» sur place.
Ni certificats de naissance pour leurs enfants, ni visas. En Arabie saoudite des mères célibataires sont «piégées», ne pouvant s’occuper convenablement de leurs enfants nés hors mariage à qui le pays refuse tout, à commencer par un certificat de naissance, et ne pouvant émigrer vers leur pays d’origine, faute de visa. C’est ce que révèle une enquête menée par le Guardian et publiée ce 18 décembre. Ces mères, anciennes domestiques de maison, ont toutes fui des employeurs abusifs qui ont gardé leurs documents d’identité. Cinq d’entre elles se sont entretenues avec le quotidien britannique, faisant part de leur désespoir.
Toutes ces femmes disent avoir essayé de quitter le pays, notamment parce que les enfants nés hors mariage en Arabie saoudite n’ont pas droit à un certificat de naissance. Leur statut de sans-papiers signifie qu’ils n’ont pas accès aux droits et services de base, notamment aux soins médicaux et à l’éducation, et qu’ils ne peuvent pas voyager en dehors du Royaume. De plus, les demandes de visa pour ces mères ne sont pas non plus traitées, sous motif qu’elles ont des enfants «apatrides».
En effet, les relations sexuelles hors mariage constituent un crime au regard des lois islamiques d’Arabie saoudite. Des groupes de défense des droits de l’homme affirment que les femmes sont inculpées de manière disproportionnée pour ce motif, car les grossesses qui en résultent sont considérées comme des preuves. Les autorités peuvent ainsi considérer que les survivantes de viols ou de trafics sexuels ont avoué avoir eu des relations sexuelles extraconjugales et peuvent les poursuivre en justice.
«Ils m’ont dit qu’ils m’enverraient en prison»
Les cinq femmes interrogées par le Guardian sont tombées enceintes après avoir eu des relations avec des travailleurs migrants, bien que le quotidien insiste sur le fait que de nombreuses autres l’ont été après avoir subi des violences de leurs employeurs ou d’autres employés. Toutes ces femmes sont aujourd’hui des mères célibataires et certaines disent avoir été abandonnées par le père de leur enfant, ces derniers craignant d’être arrêtés pour avoir eu des relations sexuelles extraconjugales.
Fatima*, une migrante kenyane venue en Arabie saoudite pour travailler comme employée de maison, raconte que lorsqu’elle s’est rendue à l’hôpital à Riyad en urgence pour des douleurs alors qu’elle allait accoucher, le personnel a menacé d’appeler la police. «Ils m’ont dit qu’ils m’enverraient en prison si je n’apportais pas les documents nécessaires. J’avais tellement peur d’aller en prison avec des douleurs d’accouchement. J’ai fait semblant de me promener dans l’hôpital. Puis j’ai franchi la porte et je suis rentrée chez moi».
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Fatima a donné naissance à un fils cinq minutes seulement après être entrée dans son logement. «J’ai coupé le cordon ombilical et je me suis lavée. J’ai nettoyé mon bébé et je l’ai enveloppé dans une couverture. C’était effrayant, mais je devais le faire. Il n’y avait personne d’autre pour m’aider». Fatima a déclaré qu’elle s’était enfuie du domicile de son employeur parce qu’il la harcelait sexuellement et la maltraitait physiquement. Il lui a également confisqué son passeport. Depuis, elle enchaîne les petits boulots non déclarés. Cela fait deux ans qu’elle essaie de quitter l’Arabie saoudite parce que son fils, aujourd’hui âgé de huit ans, ne peut pas aller à l’école.
«Il leur manque beaucoup de choses»
«Les autorités ici ne se préoccupent pas des bébés et de leurs mères», a affirmé Fatima, qui, avec un groupe d’autres mères migrantes, a organisé une manifestation publique avec leurs enfants, très souvent nourrissons ou en bas âge, en avril dans le quartier de Manfuhah dans la capitale. Elles ont bloqué la circulation d’une route et scandé qu’elles voulaient «rentrer chez elles». Le Guardian rappelle que les manifestations sont illégales en Arabie saoudite et passibles d’une peine d’emprisonnement. «Nous voulons que nos enfants aillent à l’école. Il leur manque beaucoup de choses dans l’éducation de la petite enfance. C’est très important et nos bébés n’ont pas cette chance», a ajouté Fatima.
Selon des experts en droits des migrants interrogés par le Guardian, il y aurait plusieurs milliers de cas d’enfants «apatrides» nés hors mariage dans les pays du Golfe. Les femmes interrogées disent qu’elles luttent pour rester en bonne santé et nourrir leurs enfants en attendant de quitter l’Arabie saoudite. «Je dois mendier des légumes à l’épicerie, du pain et du lait invendus pour mon enfant», a déclaré Lisa*.
Les mères entendues par le quotidien britannique disent avoir tenté à plusieurs reprises au cours des deux dernières années d’obtenir de l’aide pour quitter l’Arabie saoudite et affirment que l’ambassade du Kenya refuse de leur délivrer des visas de sortie, au même motif de refus que leur pays d’accueil. «Les gens de l’ambassade du Kenya disent que nous sommes des prostituées», a confessé Christine*, mère kényane d’un enfant en bas âge né hors mariage. «Ils oublient que certains de ces bébés résultent de femmes qui ont été violées par leur patron ou par le chauffeur de la maison où elles travaillent. C’est très douloureux».
Trafic d’enfants évoqué par l’ambassade
L’ambassade du Kenya a déclaré avoir prélevé des échantillons d’ADN sur les mères et leurs enfants en novembre 2023 et être «en train de traiter» les résultats des tests. Mohamed Ruwange, l’ambassadeur du Kenya en Arabie saoudite, a démenti une allégation selon laquelle le personnel de l’ambassade aurait dit à tort à certaines mères que leur ADN ne correspondait pas à celui de leurs enfants.
«L’ambassade souhaite affirmer qu’elle s’occupe de l’ensemble de la population de la diaspora kényane avec le plus grand respect, le plus grand décorum, la plus grande diligence et le plus grand professionnalisme. En particulier, sur cette question sensible impliquant des mineurs et le danger inhérent au trafic d’enfants, l’ambassade a aidé et continue d’aider les mères kenyanes concernées dans le cadre des lois applicables de la République du Kenya et du pays d’accueil», a déclaré Mohamed Ruwange. Le gouvernement saoudien, invité par le Guardian à réagir, n’a pas souhaité s’exprimer.
* Les noms ont été modifiés par le Guardian pour protéger les identités des mères et de leurs enfants.
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