Le Libanais Ghassan Salhab, 66 ans, est de passage à Paris pour accompagner la sortie de son œuvre intégrale en DVD. Depuis son premier long-métrage (Beyrouth fantôme, 1998), il cinématographie la tragédie de son pays comme on tente, à longueur de nuits, de se réveiller d’un cauchemar. Né le 4 mai 1958, à Dakar, auteur de six longs et méditatifs métrages et de quelques beaux essais en trente ans de carrière, il aura été considéré, dans le sillage de la guerre civile, comme la figure de proue d’un nouveau cinéma libanais qui n’advint jamais. A l’heure où le Liban, désagrégé et bombardé, semble de nouveau au bord du gouffre, la solitude de son œuvre rayonne jusqu’à nous, plus que jamais, comme le soleil noir de la mélancolie.
Lorsque vous réalisez « Beyrouth fantôme », en 1998, les cendres de la guerre civile sont encore tièdes, mais il y avait, malgré tout, l’espoir d’une reconstruction civile et étatique. Votre film, avec son héros surgi d’entre les morts, nous alertait pourtant contre les dangers d’une mémoire ensevelie…
On a fait semblant de croire que cette affaire était passée. On a regardé devant nous mais on a fait l’immense erreur de ne pas regarder aussi derrière nous, précisément pour avancer. On en paye le prix. A posteriori, cette incapacité à se livrer à un bilan était explicable : il nous aurait fallu affronter une vérité amère, à savoir que nous avons tous perdu.
Au moment où cette guerre éclate, en 1975, vous êtes un adolescent. Comment et de quel côté la vivez-vous ?
Je viens d’une famille musulmane, mais je suis né à Dakar, au Sénégal, où mon père était un fabricant de pagnes assez réputé. J’ai passé les douze premières années de ma vie dans ce pays et j’y ai été très heureux. Lorsque ma famille rentre au Liban, j’y suis un étranger. Je parle mieux le wolof que le libanais. Je suis totalement agnostique. Cela aide, disons, à prendre une certaine distance avec la revendication identitaire. Je considère même que ça m’a sauvé. Et puis on m’expédie très vite passer mon bac à Paris, je tombe amoureux de cette ville, j’y découvre le cinéma. Rentré au Liban, je m’engagerai fortement, mais pour la cause palestinienne.
Trente ans plus tard, le Liban est de nouveau ingouvernable, failli, en guerre. Qu’est-il arrivé à ce pays ?
Une chose très simple. Ordinairement, c’est le nationalisme qui crée la nation. Nous n’avons jamais été une nation. Nous sommes le résultat, arbitraire, du colonialisme et de la décolonisation. Les puissances mandataires nous ont découpés comme des tranches de saucisson. La nation était censée se construire à partir d’une répartition provisoire des pouvoirs entre communautés. Il y avait une belle utopie à réaliser. Mais nous, Libanais, ne sommes jamais sortis de ce provisoire. Au contraire. Nous avons creusé nos différences, et le problème c’est qu’aucune communauté n’est en mesure d’imposer son récit et de prendre l’avantage sur l’autre. Et puis, en plus, nous faisons partie d’une région convulsive, dont les conflits nous rattrapent systématiquement. On aimerait pouvoir s’ennuyer, comme disait le poète Mahmoud Darwich, mais nous n’en avons jamais eu l’occasion.
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