Jacques Roubaud, 5 décembre 1932-5 décembre 2024 : il y a tant à imaginer de la coïncidence de ces dates. L’envisager comme une décision, comme s’il était possible de décider sa mort. Puissance de détermination qui nous renvoie au groupe littéraire auquel Jacques Roubaud ne peut cesser d’appartenir : le groupe de l’Oulipo. Y voir un hasard objectif, et c’est à un autre groupe littéraire qu’on songe, contre lequel l’Oulipo s’est constitué, avec lequel Jacques Roubaud entretiendra une relation complexe d’amour et de rejet, le groupe surréaliste.
Jacques Roubaud naît à Caluire, dans les environs de Lyon, de parents relevant de ce qu’il est convenu d’appeler la méritocratie républicaine : son père et sa mère sont normaliens. Le père est philosophe, la mère, angliciste. La famille est provençale : l’anglais sera la seconde langue maternelle de Jacques Roubaud ; le provençal des troubadours, la langue d’une mémoire aussi réelle que fantasmée. La famille, communiste, est résistante. A la fin de la guerre, elle quitte Carcassonne pour Paris, où le père est appelé comme représentant à l’Assemblée consultative provisoire de 1944.
Jacques Roubaud publie cette même année, à l’âge de 12 ans, des Poésies juvéniles qui témoignent de sa passion précoce pour la lecture, pour la poésie, et pour les nombres : le vers compté-rimé satisfait à ces trois passions. Il découvre, après la guerre, le surréalisme, se place sous le signe éluardien de « l’amour la poésie », épouse, en 1959, Sylvia Bénichou, avec qui il aura une fille, Laurence. Le poète ne poursuivra pas les études de lettres, ni d’anglais, qu’il avait entreprises, et, dans une décision radicale, choisit les mathématiques. Au début des années 1950, il avait intégré le Groupe des jeunes poètes, fondé par Elsa Triolet, dont les réunions se tiennent au Comité national des écrivains.
Lyrisme en vers libres
C’est la période aragonienne, du lyrisme en vers libres et de la poésie engagée, qui caractérise le second livre du poète, Voyage du soir (1952). Mais l’insatisfaction gagne : Jacques Roubaud poète n’a pas trouvé sa voie. Il le fera en ayant une première fois recours à la tradition poétique : seconde décision radicale, le poète choisit la forme du sonnet. Ce choix manifeste une prise de distance vis-à-vis des avant-gardes : il n’a cependant rien d’une restauration. On dit que le sonnet est une « forme fixe » : il n’en est rien, la forme est en muance, dans la tradition, comme un nuage qui, lentement, traverse le ciel.
Le sonnet shakespearien n’est pas le sonnet français, qui n’est pas le sonnet italien. Il existe des sonnets longs, « caudés », et même une forme de sonnet court, inventée par le poète anglais Hopkins. Cependant on identifie toujours, sous les variations, l’identité d’un objet de langue, le sonnet. Ainsi n’existe-t-il pas de forme morte, mais seulement des « versions épuisées » de formes, écrira Roubaud. On peut remettre le sonnet en mouvement, poursuivre dans une entreprise personnelle ce que la tradition a déployé sur des siècles de composition poétique.
De ces réflexions naîtra le premier grand livre du poète, celui qu’il considère véritablement comme son entrée en poésie : ∈ (signe de l’appartenance dans la théorie mathématique des ensembles), paru chez Gallimard en 1967. C’est la lecture de ce manuscrit par Raymond Queneau qui conduit à la cooptation du poète dans le groupe de l’Oulipo. Une forme, cependant, n’est pas sans un « sens formel » : lors de la composition de ce livre, Jacques Roubaud perd son jeune frère Jean-René, mort par suicide. « Fureur contre informe », avait écrit Mallarmé, dans Pour un tombeau d’Anatole. La formule pourrait être de Jacques Roubaud : la forme se compose contre l’indéterminé, contre la défection qui emporte toute chose et son corrélat, le démon de l’« à quoi bon ».
Lutte impossible, toujours reprise. Il faut entendre en ce sens cette proposition de la séquence « idée de la forme », dans La Pluralité des mondes de Lewis : « Car la forme ne peut se déclarer elle-même sans déclarer aussi l’informe, qui pourtant n’est pas séparé d’elle ni renvoyé à un autre lieu : au contraire, la forme ne peut que donner lieu à l’informe, qu’exposer, secrète, intérieure, son impropriété. » Elle vaut pour l’œuvre entière.
Œuvre qui, dès lors, va se déployer, soutenue par un immense et souterrain « projet de mathématique et de poésie », dont Roubaud donnera une première description en 1979 – au moment même où il l’abandonne. La connaissance de ce « projet », cependant, permet de relier entre eux les livres de poésie qui suivront : Mono no aware (1970), composé à partir des anthologies de poésie japonaise classique ; Trente et un au cube (1973), grand poème d’amour à Florence Delay, synthèse formelle vertigineuse qui fait se rencontrer la forme japonaise du tanka, la canso de la lyrique occitane, et le sonnet, encore ; Autobiographie, chapitre dix, livre de critique et d’hommage à la poésie en vers libre, lue et vécue dans l’adolescence, où le poète à la fois rit et s’émeut de sa propre jeunesse ; Dors, poésie minimaliste au sens le plus strict.
Humour et fantaisie
Il faut revenir sur les troubadours, dont Jacques Roubaud procure en 1971 une importante anthologie : ils sont le modèle de l’œuvre, les poètes auxquels Roubaud ne cessera de se confronter sans les imiter jamais. En 1986 paraît l’essai décisif qui leur est consacré, La fleur inverse (éd. Ramsay) : loin d’envisager la poésie des troubadours dans une perspective philologique, ou d’histoire culturelle, mais tranchant également sur le textualisme ambiant qui coupe la canso de toute relation à l’expérience, Roubaud considère cette poésie comme une forme d’exercice spirituel, par lequel le poète s’engage dans un rapport à soi conjointement éthique et esthétique. Il s’agit d’accueillir la plus haute exaltation d’amors, sans sombrer dans la mélancolie ou la folie d’amour. La poésie est une forme de vie : idée essentielle, qui n’a que l’apparence de l’évidence, si l’on considère l’atmosphère théorique dans laquelle elle fut formulée. Cela permet aussi de saisir la portée du cycle de prose que le poète compose à partir de 1989 et de son premier volume publié, Le Grand Incendie de Londres (Seuil). Le poète lui refuse la qualification d’autobiographie : il s’agit de raconter une vie, certes, mais en tant qu’elle s’ordonne relativement au projet de poésie dont il a été question plus haut. Cela ne fait pas pour autant de Roubaud un homme de lettres : car si la poésie, précisément, est forme de vie (Roubaud ira jusqu’à dire qu’elle n’appartient pas à la littérature), c’est la forme de cette vie en poésie qui se trouve racontée.
En 1980, Jacques Roubaud épouse Alix-Cléo Blanchette, photographe : le couple conçoit un second projet, de poésie et de photographie, que la mort d’Alix interrompt. Jacques Roubaud publie d’abord le Journal d’Alix, puis, en 1986, Quelque chose noir (Gallimard), sans doute son livre de poésie le plus connu, et le plus lu. L’affirmation heureuse de la poésie d’amour n’est plus possible, l’entrelacement formel des mots, « comme la langue est enlacée/ à la langue dans le baiser » (selon le troubadour Bernart Marti), ne peut plus se faire, mais la négation stricte par le silence n’est pas non plus tenable. Le poème s’écrit, délimitant négativement la place de la poésie et de la femme aimée, identifiées : « Je m’acharne à circonscrire rien-toi avec exactitude, ce bipôle impossible, à parcourir autour, de ceci, ces phrases de neuf que je nomme poèmes. » Avec La Pluralité des mondes de Lewis, qui le suit immédiatement, ce livre est en miroir de ∈.
Il faudrait aussi parler de l’humour de Roubaud, de sa fantaisie, de ses poèmes pour enfants, de la traduction, de ses derniers livres où le poète poursuit son entreprise, soutenu par sa femme, la poète Marie-Louise Chapelle : « Je maîtriserai/ ces syllabes/ jusqu’à la dernière »… Comme Hugo qui tenait ferme le vers « de sa main de forgeron », Jacques Roubaud nous soutenait ainsi – je m’en rends compte à présent.
« La mort est la pluralité obligatoire », a écrit Jacques Roubaud dans Quelque chose noir : l’homme se défait maintenant dans cette pluralité. Mais il nous laisse quelque chose qui tient, un immense entrelacement (entrebescar) de mots. Jacques Roubaud est de ceux qui ont fait vivre la poésie. Ce n’est pas rien. Aussi, laissons la parole au poète pour finir :
« J’entrai dans un hiver de lacs de quartz de rouvres/ Les grilles s’abattaient sur ce jardin mortel/ Je connus les parois et les fourches du gel/ Les roseaux la marée de cendre qui les couvre. »
Jacques Roubaud en quelques dates
5 décembre 1932 Naissance à Caluire-et-Cuire (Rhône)
1944 « Poésies juvéniles »
1966 Entre à l’Oulipo, coopté par Raymond Queneau
1986 « Quelque chose noir » (Gallimard)
1992-1997 Préside le Centre international de poésie Marseille
2021 Reçoit le prix Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son œuvre
5 décembre 2024 Mort à Paris
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